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04
octobre 2007
Les dimanches de printemps
Dans ma famille, là-bas à Sarajevo, le football, c'est sacré. En dehors de moi, qui n'éprouve que peu d'intérêt pour les joies du ballon rond, mon père et mon grand frère en font l'une des priorités de leur vie. Pas la peine de leur téléphoner pendant un match de foot : ils ne décrocheront pas. Je me souviens que dans les années 80, quand j'étais petite, nous passions souvent de longs, très longs dimanches de printemps à accompagner mon frère dans des tournois un peu partout dans la région.
En général j'aimais bien ces tournois. Pas pour le foot, non, mais parce que cela nous faisait voyager un peu et voir du pays. Les déplacements étaient souvent assez longs, dans l'une ou l'autre grande ville de Bosnie (s'il est permis de parler de "grande" ville en Bosnie...) Et puis c'était marrant, on prenait l'air toute la journée, on pique-niquait sur les pelouses, et mon père ne manquait jamais de m'offrir une limonade ou un diabolo menthe à la buvette :)
Parfois je m'ennuyais un peu aussi, c'est vrai, car j'étais très solitaire. Mais dans l'ensemble ça me plaisait, surtout que j'avais beaucoup de fierté à voir mon frère Mehmet en tenue de footballeur, ainsi qu'à le voir évoluer sur le terrain, surtout que c'était lui le capitaine de l'équipe. Chaque fois qu'il inscrivait un but, je l'applaudissais de toutes mes forces. Parfois même il me prenait la main, avant ou après les matches, alors ma fierté en était doublée.
J'avais d'autant plus de raisons d'être contente que son équipe gagnait souvent. Je ne dis pas ça parce que c'est mon frère, mais il me semble qu'en général, ils réussissaient plutôt bien en compétition, d'ailleurs nous avons à la maison toute une collection de coupes et de médailles gagnées ici et là dans divers championnats. Ils réussissaient bien... sauf au tournoi de Tuzla. Celui-ci c'était l'enfer, chaque année ils y allaient, et chaque année ils se faisaient irrémédiablement éjecter dès le premier tour. Si bien qu'à force, ils avaient fini par s'y rendre à reculons.
Seulement en juin 1991, les cartes du jeu n'étaient plus les mêmes, car leur équipe était sur une bonne dynamique. Pendant les jours et les semaines qui ont précédé le tournoi, mon père et mon frère ne parlaient plus que de cela. Si bien que moi-même, à force de les entendre, j'en venais à être impatiente de les voir à l'oeuvre sur le terrain. Réussiraient-ils enfin à passer le cap du premier tour ?
Le premier match fut une catastrophe : une défaite trois à zéro, soldée par une dispute entre certains joueurs de l'équipe. Mais miraculeusement ils ont gagné le deuxième, le troisième puis le quatrième match, se qualifiant ainsi pour les demi-finales. Objectif atteint ! C'était déjà énorme, et tous ces garçons s'apprêtaient à faire la fête. Mais mon frère qui était le capitaine leur a dit d'attendre, car si ça se trouve, ils pouvaient faire encore mieux.
Moi qui n'aimais pas trop le foot, j'étais pourtant extrêmement attentive sur le bord du terrain, je crois même que j'avais le coeur battant chaque fois que mon frère touchait le ballon. Le score étant vierge à la fin du temps réglementaire, nous avons eu droit à une mémorable séance de tirs au but. Mon frère était le dernier tireur de l'équipe. Au moment où il s'élançait, tout le monde autour criait pour l'encourager : "Mehmet ! Mehmet !" Même moi qui n'ouvrais jamais la bouche, je murmurais également "Mehmet, Mehmet..." Il a tiré en plein milieu, mais pour une raison inexplicable le gardien adverse a plongé sur le côté et le ballon est entré. Victoire !
Je ne me souviens plus du score de la finale. Ce que je sais, c'est qu'il y avait plusieurs centaines de spectateurs autour du terrain et que l'équipe de mon frère a gagné. Ils ont reçu en récompense une coupe énorme, avec pour chaque joueur un trophée, une médaille et diverses récompenses, notamment des bonbons que Mehmet a partagés avec moi. Le retour en car fut difficile, tous ces garçons criaient et chantaient dans le fond, il m'a été impossible de fermer l'oeil. J'étais pourtant assise tout à fait devant, à côté de mon père...
Ce fut malheureusement la dernière édition du tournoi, car l'année suivante la guerre a rendu impossible toute organisation et toute compétition. Toute activité sportive fut suspendue pendant quatre années, et c'est avec tristesse que mon frère n'eut pas l'occasion de toucher un ballon pendant tout ce temps. C'était d'autant plus frustrant qu'on arrivait à capter quelques matches de foot pendant le siège de Sarajevo, que l'on regardait à la télé, tapi dans la cave pour plus de sécurité. Mon père et mon frère ont ainsi vaguement suivi une coupe d'Europe, ce qui finalement, au milieu de toutes ces horreurs, était un petit réconfort. Mais le coeur n'y était plus, et il a fallu longtemps, très longtemps, avant qu'un jour enfin, je les entende à nouveau crier de joie devant une retransmission à la télé. Ce jour-là je me suis dit : "Tiens, enfin les choses redeviennent comme avant..."
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Commentaires
Souvenir, souvenir, quand tu nous tiens. S’il y'a une chose que l'homme aurait pu se dispenser d'inventer, c'est bien la guerre. Je me souviens bien de cette période du blocus de Sarajevo. J'ai un frère médecin qui travaillait alors pour le CICR et qui était là-bas. Je crois que je n'ai jamais été aussi attentif aux informations, qu'à ce moment-là...
Salut Gilsoub,
Oui, dans l'esprit des Européens, la Bosnie est associée à la guerre. Voila pourquoi, en plus de cette guerre, je parlerai aussi beaucoup et surtout des belles villes du pays, des paysages, des gens et de la culture.
Merci à toi... et à ton frère.
Dzana
Re coucou Dzenana,
Je viens de me lever d'un cauchemar et il n'est que 4h38 du matin ici ! Je n'ose pas me rendormir tellement j'ai peur et que ces images me travaillent ! Bref ! Je suis trop préoccupée en ce moment et je ne dors bien qu'une nuit sur deux quand ce n'est pas trois !
Et comme je disais un peu plus tôt dans la soirée à Holy, la lecture de tes billets m'aident quand je me sens seule. Parce que j'ai l'impression que tu viens tout juste de me poster ces lignes et qu'il ne me reste plus qu'à y répondre. Et puis j'immerge dans un univers insouciant et rempli de vie... tout ce qui jure avec ce à quoi ressemble mon existence ces derniers temps.
Je viens de t'expliquer pour quoi je suis revenue, maintenant, je peux lire quelques billets jusqu'à l'heure de me préparer. Il se peut que j'engloutisse tes écrits sans réagir, parce que je suis tout de même fatiguée, mais trop angoissée pour me recoucher et que la lecture m'est vitale dans des moments comme celui-ci, pas nécessairement l'écriture.
Et, sache que tu as de la concurrence ! Je ne viens pas sur ton blog faute de mieux ! Je me suis achetée un superbe livre, je le crois en tous cas, dont l'histoire est construite autour d'un violoncelle c'est de Anne H. Tallec "Le maître et le violoncelle". Sur la couverture il y a la moitié d'un violoncelle couleur d'origine sur un fond noir, l'inscription du nom de l'auteur, du titre et de la quatrième de couverture sont dans des coloris oranges et blancs ; j'aime beaucoup : c'est chaleureux, apaisant, comme une invitation, comme ton blog :-) Je t'en dirai plus après lecture.
Je t'embrasse Dzenana, merci d'exister quelque part sur cette même planète que moi.
Amitiés,
Sissi
Dzenana c'est trop horrible !
Je me souviens que vaguement des informations qui passaient à cette époque à la télé concernant la guerre à Sarajevo, c'est d'ailleurs de cette guerre que me vient la réminiscence de son nom. En effet, il y a une tendance au nombrilisme très marquée dans les régions enclavées et trop éloignées de la France, comme le sont les DOM-TOM. De fait, au sentiment d'être laissés pour compte se mêle fatalement un désintérêt pour l'ailleurs. Je comprends cette attitude mais ne l'approuve pas, et ne l'ai même jamais approuvée d'aussi loin que je me souvienne : ailleurs pour moi était symbolisé, voire matérialisé dans mes diverses lectures.
Et je sais pour quoi j'aime tant lire ton blog... il a un coté Marcel Pagnoliste ! Surement parce que je suis dans la rubrique "enfance" ! Mais j'ai tellement aimé "La gloire de mon père" ou un autre avec ma mère quelque chose dedans dont je me souviens mal. Et je ne sais pas si tu connais ce livre (ça n'est pas de Marcel Pagnol mais j'aimais ce livre !) "Mon bel oranger", aussi des récits de l'enfance. Ce sont des écritures qui se veulent intimistes et donc personnelles, mais qui captivent, intéressent, on s'y reconnait dans certains aspects, on s'y retrouve surtout ! Cette rubrique est très bien, je voulais te le dire !
Finalement, tes publications paraissent telles des lettres ouvertes.
Tendresse,
Sissi
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