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mercredi
31
octobre 2007

La tablette de chocolat

Rubrique : Enfance. Mots clé : Bojana.

En ce temps-là, à l'âge de six ou sept ans, je commençais tout juste à savourer le bonheur d'avoir un semblant de début de copine en la personne de Bojana. Pour la première fois de ma vie je sortais un peu de ma solitude et de mon mutisme profond. Comme je l'ai déjà expliqué je bégayais terriblement, si bien que je n'osais jamais m'exprimer. A la maison ça allait, car mes parents étaient très patients avec moi et prenaient toujours le temps de m'écouter attentivement. Mais en dehors, je n'osais m'adresser à personne, car à chaque fois cela provoquait des éclats de rire de la part des autres enfants.

Bojana, elle, c'était tout le contraire de moi. Elle parlait sans arrêt, et même elle criait ou chantait en riant aux éclats. Et puis au moins, elle ne se moquait pas de moi. Bien sûr quand je bégayais en mélangeant tous les mots, elle souriait un peu, cela l'amusait beaucoup. Mais elle ne me tourmentait pas avec ça, voila pourquoi j'appréciais sa compagnie. Bien sûr elle avait la fâcheuse tendance de me donner toujours des ordres, ce qui me déplaisait un peu, car je n'osais jamais la décevoir, mais c'était bien peu de choses à côté du plaisir de passer du temps avec elle.

Et puis, plus ou moins volontairement, elle me forçait parfois à m'exprimer et ouvrir la bouche. Mon silence l'étonnait beaucoup, et je sentais bien qu'elle espérait que j'arrive peu à peu à me délier la langue et devenir plus causante. Ses méthodes n'étaient pas toujours très délicates, mais elles avaient le mérite d'être efficaces, et c'est justement ce que je vais raconter aujourd'hui au travers d'une petite anecdote.

L'une de nos voisines avait un chien, un petit caniche tout gentil, qu'elle n'avait malheureusement pas toujours le temps ni l'envie de promener. Aussi un jour nous a-t-elle demandé, à Bojana et moi qui passions par là, de le promener à sa place en échange d'une petite tablette de chocolat. Pour moi qui adorais les animaux tout autant que le chocolat, c'était un double plaisir. Bojana a glissé la tablette dans sa poche, a saisi la laisse, et ensemble nous avons commencé à descendre la rue en compagnie du petit chien.

Moi je n'avais qu'une envie, c'était de tenir la laisse à mon tour d'une part, et de goûter au chocolat d'autre part. Mais comme d'habitude je n'osais pas le demander à Bojana, alors je marchais à ses côtés en attendant qu'elle ait la gentillesse, peut-être, de me donner la laisse et de partager notre récompense. Mais les minutes passaient, et Bojana parlait de tout et de rien sauf du chien et du chocolat. Je n'écoutais pas ce qu'elle racontait, j'étais juste obnubilée par la tablette et par la laisse.

Arrivées auprès du peuplier, Bojana a déclaré : "On va s'assoire un peu ici, et puis on ira promener le chien dans l'autre rue !" Cette idée ne me plaisait pas du tout, et je me suis armée de patience pendant une bonne dizaine de minutes, jusqu'à ce qu'on reprenne notre route. J'en venais même à me demander si ma camarade n'avait pas oublié qu'on était deux, et qu'on avait quelque chose à manger. Mais elle a quand même fini par faire une pause, a mis la main à sa poche et en a sorti la belle tablette. Je crois me souvenir qu'elle prenait tout son temps, comme pour mieux me narguer. Elle a déballé le trésor tout doucement en disant : "Mmmmh... il a l'air bon..." Puis elle a croqué dedans en me regardant droit dans les yeux. Une bouchée, puis deux, puis trois... sans me proposer un seul morceau... Elle savourait notre récompense, en fermant les yeux de plaisir. Puis elle s'est remise en marche en s'écriant : "Allez on continue !"

Moi, je l'ai suivie toute triste, il y a même une larme qui m'a coulé sur la joue. Alors Bojana s'est arrêtée d'un coup sec et s'est écriée en s'aidant des bras : "Mais enfin Dzana pourquoi tu ne dis jamais rien ? Pourquoi tu ne me demandes pas du chocolat ?" Moi je me suis mise à pleurer pour de bon en hochant la tête, et Bojana essayait de comprendre pour quelle raison incroyable je gardais le silence. Elle ne savait pas que la moindre parole, pour moi, me demandait des efforts surhumains... Finalement elle a cassé la moitié de la tablette et me l'a donnée. Pendant que je mangeais ce délicieux chocolat au lait elle m'a dit comme ça, d'un air un peu triste : "Il faut que tu parles, Dzana... il faut que tu parles..."

Alors une idée m'a traversé l'esprit. J'ai hésité un peu, mais le chocolat m'avait donné du courage. J'ai balbutié tout doucement : "Je... je peux te... te... tenir la laisse ?" Bojana m'a fait un sourire qui voulait dire : "Oui, bien sûr..." et elle me l'a donnée... Nous avons repris notre chemin tranquillement, en silence car tout ceci avait laissé Bojana un peu perplexe. Mais moi j'étais toute contente de lui avoir enfin adressé quelques mots :)


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Commentaires

Le mercredi 31 octobre 2007 à 18:14 par kiara_69

Tes anecdotes sont vraiment sympa dzana, parce qu'on a l'impression d'être face à quelqu'un qui aime la vie, qui ne voit que les bons côtés des choses et qui se satisfait de tout...

C'est très rare et c'est une qualité exceptionnelle.

Continue d'écrire comme ça, c'est un vrai plaisir (même pour moi qui déteste la lecture)

*

Le mercredi 31 octobre 2007 à 20:20 par Pellegrino

Je partage l'avis de kiara_69, je suis simplment obnubilé, par contre j'attends avec impatience les recits de tes histoirs d'AMOUR(s)... pour savoir comment tu gere la chose! :-) si tu a souffert et tout ca!

Le jeudi 01 novembre 2007 à 17:32 par Dzana

Bonjour !

Kiara > Oui j'aime la vie, et oui j'essaie toujours de voir uniquement le bon coté des choses. Je ne suis pas aveugle, je sais bien que le mauvais coté existe aussi et qu'il y a des drames dans ce monde. Mais je veux etre heureuse... alors je préfere rester sur le beau *

Pellegrino > Lol ! Les histoires d'amour, c'est venu beaucoup plus tard, une fois en France *

Merci,
Dzana

Le dimanche 13 janvier 2008 à 14:53 par nadia

Dzana

c est une cure de bonheur de te lire. Merci

Le dimanche 13 janvier 2008 à 19:36 par Dzana

Merci beaucoup, j'en suis ravie *

Le jeudi 28 février 2008 à 22:36 par esma

super ce site ! ! ! ! ! ! bravo

Le lundi 21 avril 2008 à 20:28 par Jeff

J'apprécie énormément tes écrits qui me remémorent des journées de bonheur avec un fille de ton âge qui s'appelle Senada. Je l'ai perdu de vue. Nous nous aimions, mais son père n'a pas voulu de notre union car j'étais un officier des forces spéciales en opération. Je l'aime encore et pour elle se doit être la même chose.

Le lundi 21 avril 2008 à 21:19 par Dzana

Bonjour Jeff,

Désolée pour cet amour brisé... j'espère qu'un jour vous vous retrouverez.

Le dimanche 09 novembre 2008 à 22:28 par damien

c'est dingue d epouvoir s elivrer comme ca, en tout cas je salue ton courage pour avoir réussi à surmonter cette peur de parler

Le jeudi 17 décembre 2009 à 16:49 par Sissi

Coucou chère Dzenana ! :-)

Quand à force de réprimande, de sermon, d'analyse a postériori d'une situation on grandit et on finit par savoir ce qui a plus de chance de plaire : ce qui socialement parait plus désirable, l'enfance révèle, à mon sens, une grosse part de notre caractère, de notre réelle bonté.

Cette Bojana me semble avoir bon coeur. Enfant, on manque de l'adresse de l'adulte, probablement, et on ne sait pas encore bien dire, ni bien faire. Tu l'as noté toi-même elle était tout le contraire de toi. La différence de caractère est un terrain d'autant plus propice au malentendu, puisque ces façons de faire sont étrangères aux deux partis. Bojana devait être assez décontenancée par ton mutisme, un peu comme toi par son exubérance.

Les duos atypique m'attendrissent, a fortiori quand on sent entre eux une affection improbable.

D'aussi loin que je me souvienne, et sans y prêter la moindre attention mes duos d'enfant étaient tous atypiques, en apparence : Delphine ma première meilleure amie, en CP jusqu'au CE1, parce que ses parents étaient militaire, en mission pour deux ans en Guyane. Elle et moi sommes nées le même jour, le même mois, la même année. On s'est rapproché sur cette base là. On se disait soeurs jumelles alors qu'elle était blonde et très blanche, sa peau ne fonçait pas du tout, malgré nos 25° en moyenne toute l'année, et moi noire. On s'adorait à tel point qu'en sortant de la classe si on ne se tenait pas la main jusqu'à chez elle, ça voulait dire qu'on s'était fâché pour une raison encore stupide.

Je crois t'avoir déjà parlé de Frantz... il a été l'ultime raison stupide qui nous a fâché elle et moi peu de temps avant le départ de Delphine et de sa famille. Il y avait une galette des rois dans notre classe, et celui qui tombait sur la fève (une petite figurine en porcelaine, ou un grain de haricot sec qu'on glisse dans un pithiviers - un gâteau feuilleté fourré à la crème d'amande) devait choisir son roi s'il s'agissait d'une fille ou sa reine s'il s'agissait d'un garçon. Et donc Delphine est tombée sur la fève et a choisi Frantz comme roi... Je suis rentrée dans une colère noire. Je les ai boudé tous les deux.

On s'est retrouvé tous les trois seuls et tristes. On s'est rabiboché quand Frantz a eu un accident à la sorti de l'école. Au passage piéton une voiture l'a heurté. A l'époque il n'y avait pas d'agent de la circulation pour assurer le passage des enfants. Et, ce jour-là, je me souviens très clairement, qu'avant même d'arriver au niveau de l'accident et sans avoir entendu de sirène de pompier, avoir éprouvé un vif malaise. La vue de Frantz entouré par toutes ces personnes, la voiture de pompier qui s'est arrêté, les pompiers qui l'ont embarqués, il avait le bas du visage ensanglanté, et moi je n'arrêtais pas de pleurer. Je pleurais parce que j'avais tellement peur. Et Delphine habitait juste en face de la rue qu'il avait tenté de traverser et elle est venue me prendre la main. Encore aujourd'hui, je repense à "ma soeur jumelle" et j'ai envie de la retrouver.

Frantz s'en est bien sorti, et a repris l'école par la suite. Je ne sais pas combien de temps ça a pris exactement pour qu'il soit remis d'aplomb.

Je ne sais pas ce qu'il en est de ta relation avec Bojana, mais elle me semble tout aussi généreuse que ma Delphine. Je parle de son caractère. :-D et... j'ai cru voir un titre où elle viendra chez toi !

To be continued...


Je t'embrasse Dzenana et te dis à très vite ! :-)

Amitiés,

Sissi

Le vendredi 18 décembre 2009 à 15:53 par Dzana

Bonjour Sissi,

J'imagine la scène de l'accident de Frantz, et je comprends que ce sont des images qui marquent à vie. Et encore, par bonheur, cela s'est bien terminé.

Je suis d'accord, l'enfance révèle vraiment notre caractère, vu qu'à cet âge-là, on ne cherche pas à faire semblant ou à porter un masque, on calcule moins. Enfin cependant, je pense quand même que le caractère n'est jamais figé, le tempérament, il peut changer, avec les évènements de la vie, et c'est une chance.

En tous cas, tes récits me donnent vraiment envie d'aller en Guyane *

Bisous

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