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jeudi
18
octobre 2007

Le cube de lait

Rubrique : Enfance . Mots clé : Bojana.

Après mes mésaventures avec Bojana et Bozidar, je n'osais plus sortir de chez moi. J'avais peur de les croiser, que ce soit elle, la soeur, ou lui, le petit frère qui criait tout le temps. J'étais persuadée que Bozidar voulait se venger de moi, puisque par ma faute il avait reçu un coup de bâton dans le ventre et une grosse dispute. Pourtant, si j'avais réfléchi un peu, j'aurais dû deviner qu'étant donné le personnage, il avait déjà tout oublié le soir-même.

Mais en ce temps-là un rien me faisait peur, surtout les autres, ceux de mon âge. Du coup je préférais rester chez moi et m'amuser toute seule dans le jardin, au pire dans la cour de l'école, puisque notre maison était juste à côté. Et puis peu à peu, au fil des jours, j'ai repris mes habitudes et un peu de courage, et je me suis risquée à sortir de nouveau dans la rue.

Le soir en rentrant de l'école, Maman me donnait toujours un goûter. Le plus souvent il s'agissait d'un petit sac de minis pains, avec à l'intérieur de chaque pain une pépite de chocolat. Car c'était mon point faible, ça, le chocolat, j'en raffolais, et aujourd'hui encore d'ailleurs. En plus des petits pains, j'avais aussi droit à un petit cube de lait à la vanille ou à la fraise tout aussi délicieux, que je buvais avec une paille. Un jour donc, une ou deux semaines après mes déboires avec Bojana et Bozidar, je m'étais assise sur le trottoir, devant la maison, et je dégustais mon goûter. C'est à ce moment-là que j'ai vu débarquer Bojana au bout de la rue.

"Zut... me suis-je dit... elle va venir me causer des soucis... elle va me faire parler juste pour m'entendre bégayer (car je bégayais terriblement) et se moquer de moi, comme tous les autres..." La seule chose qui me réconfortait un peu c'est qu'elle était seule, je ne voyais pas Bozidar dans les parages. Parce que lui c'était pire, il pouvait vraiment être méchant, parfois. Bojana est venue vers moi toute contente, car cette fille-là elle était toujours ravie, sans raison, un rien l'amusait. Sauf quand elle se mettait en colère et là c'était le contraire, elle criait sur tout ce qui bougeait. Elle m'a dit comme ça : "Alors, tu n'as pas pris ton frisbee ?" J'ai répondu "non". Dire un seul mot, ça va, ce n'est pas trop dur, j'y arrivais sans trop de problème. Alors, toujours en rigolant un peu, Bojana m'a demandé : "Pourquoi tu bégayes, toujours ?" Pourquoi je bégayais ? Je n'en savais rien, et aujourd'hui encore c'est un grand mystère. Ce bégaiement a disparu peu à peu, au fil des années. Ses dernières traces se sont éteintes quand je suis arrivée en France, parce qu'ici je devais toujours beaucoup me concentrer pour formuler la moindre phrase en français. Du coup, cela m'obligeait à réfléchir à l'ordre des mots et à leur prononciation, et peu à peu j'ai réussi à parler correctement. Mais quand j'étais enfant, c'était l'horreur, je bégayais et mélangeais tous les mots.

Alors pour répondre à Bojana, j'ai simplement haussé les épaules, et elle a changé de sujet. Elle m'a parlé de l'école, puisque nous étions dans la même classe. Bien sûr elle ne parlait pas des leçons, puisqu'elle n'écoutait jamais rien et passait tout son temps à bavarder. Mais elle m'a parlé des autres enfants, tout ça... Puis elle a mis la main dans mon petit sac, a pris un pain et l'a avalé en me disant : "je peux ?" Je n'ai pas eu le temps de répondre, elle l'avait déjà mangé. Je crois me rappeler qu'une dame est passée dans la rue, à ce moment-là, et que Bojana est allée discuter avec elle. Quand elle est revenue vers moi j'avais terminé mon goûter. Alors Bojana s'est exclamée : "Donne moi ton cube ! Ton cube de lait !" Je ne comprenais pas bien... mon cube était vide... il n'y avait plus rien à boire dedans. Pourquoi le voulait-elle ? Je n'ai pas eu le temps de réagir, Bojana me l'a arraché des mains, l'a jeté par terre et a donné un grand coup de pied dessus. Elle voulait le faire éclater, car cela fait beaucoup de bruit. Je ne connaissais pas ce jeu, mais elle, c'était apparemment une habituée. Manque de chance elle a complètement raté son coup, et le cube de lait, au lieu d'exploser comme un pétard, a juste fait "floooop..."

Pas découragée pour autant, Bojana m'a crié : "Ta paille ! Donne moi ta paille !" Je la lui ai donnée, et elle a regonflé le pauvre cube. Puis l'a rejeté par terre, et cette fois-ci a carrément sauté dessus. Ca a fait un gros "Paf !!!" qui a résonné dans la cour de l'école juste à côté. Alors Bojana a sautillé en tapant dans ses mains, car elle faisait toujours cela quand elle était contente. Et moi aussi j'étais contente, quel beau jeu elle m'avait appris là ! J'imaginais déjà le plaisir que j'aurais, dorénavant, à faire éclater ainsi tous mes cubes de lait ! Malheureusement, le restant de lait avait éclaboussé ma robe, et je me suis retrouvée pleine de petites taches rose couleur fraise... En voyant ça je crois que je suis devenue toute rouge, mais Bojana a éclaté de rire. Alors j'ai rigolé moi aussi...

Un peu après, Bojana est rentrée chez elle. Et moi je suis restée là à rêver, sans trop comprendre ce qui venait de m'arriver. C'était la première fois de ma vie que je m'amusais, même un tout petit peu, avec quelqu'un de mon âge. Voila pourquoi je raconte cette histoire anodine, aujourd'hui, après tant d'années. Je me souviens que ce jour-là, j'ai été sur un petit nuage toute la soirée. Je me rendais compte qu'avoir une copine, finalement, ça devait être bien agréable. Même si je trouvais que Bojana était très bruyante et pas toujours très gentille, et qu'elle n'était pas la dernière à se moquer de moi quand elle en avait l'occasion, tout de même, je la trouvais sympathique. J'espérais secrètement que le lendemain, je retrouverais Bojana dans la rue, et qu'ensemble, on ferait éclater un nouveau cube de lait... mais cette fois-ci en faisant attention à ma robe :)

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Mots clé : Bojana.

Commentaires

Le jeudi 10 décembre 2009 à 06:21 par Sissi

Lol ! Nous aussi on faisait ça avec les petits cubes de jus, une fois les avoir bien vidés, évidemment ! Sinon c'est plus drôle, mais aux dépends de celui qui se fait éclabousser ! :-D

Moi aussi je me souviens d'une fille qui ne m'inspirait pas confiance dans ma classe en primaire, et à juste titre : elle m'avait littéralement passé à tabac à la sortie de l'école, sans exagération d'aucune sorte, juste parce qu'au retour de la récréation arrivée sur le fil en classe je me suis installée à la première place du fond pour ne pas déranger par mon retard - ce jour-là était spécial, on changeait de salle après la récréation pour une activité "extra-scolaire" avec une autre maîtresse ; donc nous n'avions pas de place prédéfinie. Elle est passée à côté de moi visiblement en colère et m'a lancé un regard noir. A ce moment-là je ne me doutai de absolument rien ! :-O Alors, j'ai reçu un mot de sa part, me disant que je lui avais pris sa place et que j'allais le regretter ! Je confirme j'ai regretté ma désinvolture et mon empressement qui m'ont empêché de voir son sac posé juste à côté de la chaise sur laquelle j'étais assise - sorte de marquage de territoire. L'Homme, cet animal stupide qui compte sur l'esprit des autres quand le sien-même reste tout autant imparfait ! :-D

Stupide ?! Parce que cette débile profonde m'a battue pour ça quoi ! Il y a eu un attroupement autour de nous et tout le monde criait "tchoc", qui veut dire en créole "combat" ! Et comme je ne répondais pas à ses coups ça a calmé les autres enfants et la furie aussi. Soit dit en passant, ce n'était que la deuxième que je me faisais taper à la sortie de l'école (toujours au primaire) juste sur un malentendu pour la première fois - je te raconterais si l'occasion se présente - et cette fois-ci pour une histoire de place dont ma folle furieuse n'a pas manquée, ainsi donc j'avais été rodée par le premier indigent qui se trouvât être un garçon et dans la peur de la réponse redoublée de sa part, j'avais choisie l'option passivité ! J'ai bien fait : cette stratégie les a calmé tous les deux après seulement quelques minutes ! :-)

Bon, outre la douleur ressentie sous ses assauts, et l'humiliation de ce spectacle affligeant auquel elle m'avait contrainte de contribuer, il y avait la rancoeur que je croyais lire dans les yeux de Maryse (c'était le prénom de mon "agresseuse") qui m'intimaient de rester le plus loin possible d'elle. Quand un jour elle m'a rejoint sur la route qui mène à chez moi pour discuter en marchant côte à côte... après ça je crois qu'on peut dire que nous sommes devenues copines elle et moi !

Erf, je viens d'écrire tout ça et je me demande si je vais t'envoyer mon message ! Tellement de mécanismes de défense, dont je ne sais même plus l'utilité tant ils sont peu opérants.

Tant pis, mais j'en profite, chère Dzenana, pour t'embrasser et te renvoyer un peu de l'énergie positive, que j'ai pris ici, puisse-t-elle t'accompagner dans ton périple.


Amitiés,

Sissi

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