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11
octobre 2007
Bojana et Bozidar
Le soir, quand j'étais petite, j'aimais bien jouer toute seule après l'école. Le plus souvent je m'amusais dans la cour de récréation, puisque notre maison se trouvait juste à côté et qu'il suffisait de passer le portail pour se retrouver dans l'école. J'avais cette cour pour moi toute seule, ce qui était mon grand plaisir.
Je me souviens qu'un jour, je jouais avec un petit frisbee bleu qui m'avait été offert quelques temps auparavant. Alors bien sûr, jouer au frisbee toute seule c'est assez moyen, mais en ce temps-là j'étais très solitaire et n'avais aucun ami. Je lançais donc le frisbee de toutes mes petites forces, puis je courais le ramasser par terre et le relancer, et ainsi de suite. Malheureusement, quelqu'un est venu mettre fin à mon petit jeu. Alors que je venais de réaliser un lancer, un petit garçon a surgi d'une cachette un peu plus loin, a couru vers mon jouet, s'en est emparé et s'est enfui aussi sec en riant aux éclats. Je l'ai tout de suite reconnu : c'était Bozidar, un petit garçon qui habitait un peu plus loin dans la rue.
Bozidar, c'était un vrai démon. Tout le monde le connaissait. Il avait deux ans de moins que moi, il passait tout son temps à courir dans tous les sens, à crier, et à se faire remarquer comme il le pouvait : en crevant des pneus de vélo, en lançant des cailloux sur les carreaux, et autres joyeusetés... Tous les adultes le disputaient mais il n'en avait que faire, même ses parents n'arrivaient pas à le tenir. La seule personne qui avait de l'autorité sur lui, c'était Bojana, sa grande soeur, qui avait mon âge et était dans ma classe. Bon, elle non plus, ce n'était pas franchement un modèle de sagesse, et elle n'était pas la dernière à faire tout et n'importe quoi. Mais elle était tout de même un peu plus raisonnable que son petit frère. A l'école, comme elle se faisait toujours remarquer, c'est un peu elle qui commandait, du moins parmi les filles. Beaucoup voulaient l'avoir pour copine. Moi, j'étais persuadée que je n'arriverais jamais à me faire la moindre amie dans ce monde. Surtout que je bégayais terriblement, alors ça n'aide pas...
Mais revenons à mon petit frisbee. Je l'ai donc vu disparaître avec Bozidar, qui s'enfuyait en rigolant par l'autre côté de la cour. Je suis restée plantée à le regarder, sans même oser crier ni appeler à l'aide. De toutes façons, il n'y avait personne d'autre dans la cour. J'ai regardé vers la maison, au cas où ma mère aurait été à la fenêtre et aurait suivi l'histoire, mais non, il n'y avait aucun témoin. Alors j'ai hésité... suivre Bozidar ? Ca me faisait un peu peur, surtout que je n'avais pas le droit de m'éloigner trop. Rentrer sans mon frisbee ? Mon père ne m'aurait pas disputée, non, il ne me disputait jamais, mais je me serais sentie honteuse d'expliquer à mes parents que je m'étais laissée voler mon beau jouet sans rien faire pour arrêter le voleur. Après avoir réfléchi une ou deux minutes, je me suis finalement décidée à marcher dans la direction qu'avait empruntée Bozidar.
Je suis sortie de la cour, et je n'ai pas eu besoin d'aller bien loin. Juste derrière le mur, au pied du peuplier, il y avait Bozidar assis dans l'herbe, et sa soeur Bojana à côté de lui. J'ai regardé si je voyais mon frisbee, mais il ne se trouvait nulle part. Bozidar l'avait-il caché ? Je me demandais surtout si Bojana était au courant de son vol... Au bout d'un moment, ils ont fini par s'apercevoir de ma présence. Bojana m'a regardée, très surprise, puis elle m'a crié comme ça : "Qu'est ce que tu as à nous regarder toi ? Va-t-en !" Et son frère d'éclater de rire, puisque de toutes façons il riait toujours pour un oui ou pour un non, surtout quand il s'agissait de se moquer de quelqu'un.
Mais moi je ne voulais pas partir. J'aurais aimé m'expliquer, mais comme je l'ai déjà précisé, je bégayais tellement que je n'arrivais jamais à aligner trois mots correctement, et en plus j'étais très timide. Alors les deux autres m'ont ignorée, comme si de rien n'était. Au bout d'un certain temps, ils se sont levés et ont commencé à rentrer chez eux, un peu plus loin, au bout de l'impasse. Au point où j'en étais, j'ai décidé de les suivre. Et ça, c'était plus que Bojana ne pouvait supporter. Alors elle s'est retournée furieusement, et elle m'a crié comme ça, en faisant de grands gestes de la main : "Va-t-en je te dis ! On ne veut pas de toi !" Bozidar a même ramassé un caillou par terre et l'a lancé vers moi. J'étais tellement surprise que je n'ai pas bougé, et j'ai reçu le caillou dans la jambe. Ca ne m'a pas fait mal, c'était un petit caillou, mais Bozidar jubilait d'avoir atteint sa cible, et sa soeur n'était pas en reste : elle sautait de plaisir sur place, et tapait dans ses mains en criant : "Encore ! Avec une plus grosse pierre !" Bozidar m'en a envoyé une beaucoup plus grosse, mais cette fois-ci j'ai fait un pas sur le côté et il ne m'a pas touchée. Finalement Bojana est redevenue sérieuse, elle a fait quelques pas vers moi en me pointant du doigt et en prenant un air méchant : "Maintenant tu arrêtes de nous suivre. La prochaine fois, je serai moins gentille." Et ils ont continué leur chemin.
Moi, j'étais pétrifiée par la peur. Mais je ne sais pas pourquoi, quelque chose me poussait à continuer. J'avais deviné que Bojana ignorait que son frère avait volé mon frisbee. Si j'arrivais à le lui faire comprendre, d'une manière ou d'une autre, j'étais persuadée qu'elle serait moins méchante, et peut-être même qu'elle voudrait bien me le rendre. Alors j'ai continué de les suivre, mais à distance, et très discrètement. A un moment, ils ont disparu derrière un mur. Alors je me suis approchée, tout doucement, pensant qu'ils devaient être déjà bien loin. Hélas, ils s'étaient cachés juste derrière le mur... Au moment où je suis passée, j'ai vu Bojana qui brandissait un grand bâton au-dessus de moi, prête à me frapper, et Bozidar qui courait dans tous les sens autour de nous. En me menaçant de son bâton, elle m'a hurlé dessus : "Mais pourquoi tu nous suis ??? Réponds !!!" Bon, moi, c'était fini, je ne pouvais décidément pas m'exprimer dans ces conditions. J'ai vaguement bredouillé une phrase catastrophique, du style : "Tu.. tu... tu tu..." Et là, Bojana a éclaté de rire. D'un côté j'étais vexée qu'elle se moque de moi, mais d'un autre j'étais un peu rassurée, cela détendait l'atmosphère. D'ailleurs elle a baissé son bâton et m'a dit en rigolant : "je... je... je je quoi ?" Et Bozidar riait de plus belle.
Alors j'ai montré son petit frère du doigt, et là Bojana a bien vite compris ce qui s'était passé. Elle s'est mise à crier sur son frère : "Qu'est ce que tu as encore fait toi ?" Bozidar est devenu un peu plus sérieux, car il vouait une admiration sans bornes pour sa soeur, il n'osait jamais la contredire. Moi j'ai continué mon explication si claire et si précise : "Mon... mon fri.. fri... frisbee..." Alors Bozidar a baissé la tête, en faisant une vilaine grimace, et en mettant la main dans son dos. Il avait simplement caché mon jouet sous son pull, dans son dos... Il l'a rendu à sa soeur, qui me l'a redonné. Puis elle a décoché un grand coup de bâton dans le ventre de son frère en criant : "Espèce d'idiot ! Rentre à la maison !" Bozidar est parti en courant, avec une petite larme qui lui coulait sur la joue...
Alors Bojana m'a regardée et m'a dit comme ça, sans agressivité : "Ne le dis pas à ta mère, sinon on va encore avoir des problèmes..." Puis elle a haussé les épaules, avant de rentrer chez elle. Moi, je me suis doucement remise de ces émotions, et je suis retournée chez moi, infiniment soulagée d'avoir retrouvé mon beau jouet. Et je n'ai jamais rien raconté de cela à mes parents.
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Commentaires
ton histoire m'a émue, tout comme toi, j'étais une enfant timide et je n'aurais peut-etre pas su me défendre.
Bonjour Saperlipopette,
Oui, le "vert paradis de l'enfance" n'est pas toujours si vert que ça. Les enfants sont parfois durs entre eux...
Merci pour ton petit commentaire,
Dzana
Ton ptit Bozidar me rapel mon ptit cousin Danko!! c'est pour ca que le l'adore aussi ton blog! :-)
Il était très turbulent ce Bozidar, mais dans le fond il était gentil... heureusement que sa soeur le tenait un peu.
"un vrai démon" j'aime bien la description :-D
Je suis fascinée par ton sens pratique dans des situations où moi froussarde née j'aurais cédé, me résignant avant d'avoir lutté.
Je lis l'histoire dans l'expectative de la ligne suivante, du dénouement aussi : je suis tenue en haleine par l'intérêt que je porte à la petite Dzenana et son histoire, ainsi que sa façon de la narrer et, également, par les souvenirs ravivés grâce à cette lecture (en effet, qui n'a pas eu de démon dans son entourage, même en ayant été un ? si ça se trouve Bozidar dira de sa soeur que c'était son démon qui le tenait plus par la peur que par l'admiration, sait-on jamais ! :-D).
Je ne vais rien te promettre, ni non réaction, ni réaction, puisque je préfère écrire ce que m'inspire tes anecdotes.
Je t'embrasse Dzenana,
Amitiés,
Sissi
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