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13
novembre 2010
La séance de diapositives
Peu de temps après mon arrivée dans l'école, l'institutrice a eu la bonne idée de faire un exposé sur la Bosnie-Herzégovine, afin que les autres découvrent un peu ce pays dont ils entendaient parler tous les jours à la télévision mais dont ils ne savaient rien du tout. Et aussi pour leur permettre de me connaître un peu mieux, et de comprendre que si j'avais été parachutée parmi eux du jour au lendemain, ce n'était pas juste pour le plaisir de changer d'air.
Il fut donc convenu d'une séance de diapositives, à la suite de laquelle les enfant me poseraient des questions sur le pays. Pour l'occasion, Sanela viendrait en classe afin d'effectuer la traduction dans nos échanges. Malgré mon appréhension à m'exprimer en public, cette idée me plaisait beaucoup et je me sentais investie d'une mission de la plus haute importance : parler du pays ! Il ne s'agissait pas de faire n'importe quoi.
Afin de préparer au mieux cet événement, Sanela a sorti tout son stock de photographies prises au cours de ses nombreux séjours en Bosnie. Un soir, nous nous sommes installées à la table de la cuisine, et ensemble nous avons procédé à une sélection. De mémoire, je ne crois pas avoir choisi beaucoup d'images de monuments classiques et connus, car en ce temps-là, en dehors de mon propre quartier, je ne connaissais pas tellement la capitale. J'ai donc surtout choisi des photos de Bjelave et de Vratnik, mais aussi des campagnes environnantes, sans oublier les montagnes caillouteuses d'Herzégovine. Il y avait aussi les toutes dernières photographies prises par Sanela, quand elle était venue à Sarajevo quelques temps auparavant pendant la guerre, pour une visite éclair afin de préparer notre départ. Ces images étaient beaucoup moins belles et beaucoup plus tristes que les autres, mais Sanela m'a tout de même conseillé d'en montrer quelques unes, pour que les enfants réalisent bien ce qui se passait alors en Bosnie. Le lendemain, elle a emmené les négatifs chez le photographe afin d'en créer des diapositives.
Le jour J en fin de journée, Sanela nous a rejoints en classe, la maîtresse a descendu les stores et déroulé le rideau blanc, puis m'a invitée à venir moi-même passer les diapositives. Et c'est ainsi que tout doucement, image après image, j'ai effectué une visite guidée de la Bosnie aux enfants. Pour chaque image je faisais un petit commentaire que Sanela traduisait. Parmi celles-ci, on pouvait voir notamment ma famille, mes grands-parents, mes parents et mon frère, car j'étais fière de les montrer aux autres. Je me souviens aussi très bien qu'à un moment, on me voyait faire du vélo dans la cour. Et là, chose que je n'avais pas remarquée avant, tout au fond de la cour, on distinguait la silhouette de Bojana. Cela m'a fait un petit pincement au coeur, car je ne l'avais jamais revue, pas même en image, depuis le jour où elle avait quitté Sarajevo avec ses parents. Et depuis cette terrible journée, la vision de son visage en pleurs à travers la vitre arrière de la voiture m'obsédait. Quand viendrait le jour où nous pourrions enfin nous retrouver et rire ensemble ?
Les enfants avaient l'air plutôt intéressés, mais c'est surtout à la fin, quand on est arrivé aux images prises pendant le siège, qu'ils ont été interloqués. Les voitures défoncées, les vitres éclatées, les millions de petits trous dans les murs, et surtout mon école ravagée par un obus, tout cela les laissait sans voix. A vrai dire ces photographies étaient très peu nombreuses dans le lot, à peine trois ou quatre, mais je crois qu'à elles seules elles ont produit plus d'effet que les dizaines qui avaient précédé. Après cela, la maîtresse m'a invitée à venir sur l'estrade afin que les élèves me posent leurs questions.
Evidemment, toutes les questions tournaient autour de la guerre, ils voulaient tout savoir. J'ai à peu près tout oublié de ce qu'ils m'ont demandé, si ce n'est une ou deux questions assez marquantes. La première : "Etais-tu dans l'école quand l'obus est tombé dessus ?" J'ai répondu que non, qu'il n'y avait personne à ce moment-là, mais qu'à un autre endroit dans la ville, un obus était tombé en pleine journée et que ça avait été une catastrophe. On m'a aussi demandé si j'avais des amis qui avaient été tués. Alors bien sûr j'ai pensé au petit frère de Bojana, mais j'ai préféré ne pas répondre, ce souvenir était encore beaucoup trop proche dans ma mémoire et pour sûr je me serais mise à pleurer, ce qui aurait gâché tout l'exposé. Alors j'ai juste fait "oui" de la tête, sans donner plus de détails. Les questions furent nombreuses et donnèrent bien du fil à retordre à Sanela qui devait tout traduire.
En me rasseyant à ma table, je me sentais plutôt bien, j'avais le sentiment d'avoir vraiment réussi à faire passer quelque chose et que tout ceci avait intéressé mes camarades. Le soir j'ai demandé confirmation à Sanela, je voulais savoir ce qu'elle avait pensé de ma présentation, et elle m'a répondu que j'avais très bien dit les choses. J'étais heureuse d'avoir pu m'exprimer. Avec le recul, je crois qu'en ce temps-là je me sentais plus ou moins oppressée de garder le silence toute la journée à cause de la barrière du langage. Quelque part, à travers cette petite séance de diapositives, j'avais pu ouvrir la soupape et me confier à la classe tout entière... pour mon plus grand bien.
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Commentaires
Au seul de la nouvelle année je vous présente mes vœux les meilleurs.
Amicalement.
Merci beaucoup Charlie, bonne année à vous avec un peu de retard :)
Bonjour Dzana
Je n'ai pas les mots appropriés pour te dire a quel point t’écris bien.
J’aimerais le pouvoir faire …..mais nous n’avons pas tous ce don
Je suis fière de toi moja zemljakinjo
Avec beaucoup de retard : merci :)
Il y avait donc si longtemps que je n'étais pas venue par ici ! Je viens de passer la soirée à lire, depuis "Le jour où je suis arrivée en France" jusqu'à cette dernière page, et c'est toujours le même plaisir -et surtout la même émotion !
Bonjour Françoise, merci d'être revenue lire :) A bientôt.
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