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24
octobre 2010
Premier jour à l'école française
En me réveillant ce matin-là, je me sentais étrangement bien. J'avais passé la moitié de la nuit à pleurer sur la vie, pour finalement m'endormir d'épuisement, fatiguée mais libérée, le coeur vidé de mes deux cents tonnes de chagrin et de peur. Oh bien sûr, je n'en menais toujours pas très large. Mais maintenant que le jour était levé, les choses me paraissaient plus claires. Et puis c'est plus facile d'être dans l'action que dans l'attente.
Sanela m'a emmenée en voiture à l'école, accompagnée de Maman. Nous sommes arrivées en avance car la directrice m'avait demandé de venir plus tôt le premier jour, afin de m'installer dans la salle de classe. Je suis donc sortie de la voiture devant la cour déserte, et j'ai eu un gros pincement au coeur en quittant Maman, d'autant que j'ai bien vu à son visage qu'elle n'était pas très sereine elle non plus. Plusieurs années après, elle m'a dit que ce matin-là, quand elle m'a vue m'éloigner seule dans la cour, elle avait pleuré. Parce qu'elle avait peur que les choses se passent mal, et avait l'impression de me voir me jeter dans la gueule du loup.
Mimi, la directrice, m'a installée au troisième rang de la rangée du milieu. C'était une bonne idée : devant, tout le monde vous voit et vous ne voyez personne. Et au fond, on se sent un peu à l'écart. Finalement c'est encore au milieu qu'on passe le plus inaperçu. Mimi n'était pas seulement directrice de l'école, elle était aussi l'institutrice de la classe de CM2, et donc ma nouvelle maîtresse. J'ai sorti ma trousse fraîchement achetée et l'ai posée sur ma table. Dehors, la cour se remplissait de bruits et de cris au fur et à mesure que les enfants arrivaient. Quand ce fut l'heure de commencer les leçons, Mimi m'a laissée toute seule pour aller chercher les élèves. Petit à petit, j'ai entendu la cohue se rapprocher dans le couloir, les voix des enfants résonnaient de plus en plus fort tout autour de moi. Finalement la porte s'est ouverte et tout le monde est entré.
En s'asseyant à ma table, ma voisine de classe m'a dit trois ou quatre mots que je n'ai pas compris, mais j'ai deviné qu'elle se présentait à moi. Alors j'ai hoché la tête en répondant "bonjour", espérant être compréhensible. Quand tout le monde fut assis, la maîtresse a pris la parole pour me présenter aux autres. Dans son flot de paroles, je percevais quelques mots par-ci par-là tels que "Sarajevo", "Bosnie-Herzégovine", et bien sûr mon prénom qui revenait de temps en temps. Tous les élèves écarquillaient les yeux sur moi. En ce temps-là, la Bosnie faisait la une de l'actualité tous les jours en France à cause de la guerre, et personne n'ignorait les drames qui s'y produisaient. Je pense qu'ils devaient chercher, à travers moi, en quoi une réfugiée de guerre pouvait être différente... ou semblable !
Quand Mimi eût terminé son petit discours, un garçon a levé la main et m'a posé une question qui semblait captivante, vue l'intensité de son regard. Alors je me suis tournée vers lui, et pour toute réponse me suis contentée de sourire, je suppose que j'ai dû rougir beaucoup. Puis je me suis tournée vers la maîtresse, afin qu'elle prenne le relais. Ce fut comme une onde de choc dans la classe : les enfants venaient tout juste de réaliser que je ne parlais pas le français ! Bizarrement, ils n'avaient pas pensé à ce "détail". Ou peut-être croyaient-ils que j'étais en France depuis suffisamment longtemps pour connaître la langue. Toujours est-il que ce petit évènement fut suivi de tout un flot de murmures et de chuchotement étonnés.
Après ça, devoir surveillé. C'était une tradition dans cette classe : tous les lundis matins, la maîtresse distribuait une liste d'une cinquantaine de mots dont il fallait apprendre l'orthographe par coeur. Et le lundi suivant à la première heure, elle faisait une dictée de mots pour vérifier que la liste avait bien été apprise. Elle m'a donc donné une feuille à carreaux et m'a fait comprendre que je devais écrire mon prénom et mon nom dans la marge à gauche, ainsi que la date du jour en haut. La date était écrite au tableau, mais pour la recopier, ça m'a bien pris trois minutes. Après quoi je me suis concentrée sur la dictée. J'écoutais attentivement chaque mot, et m'appliquais à les orthographier comme je pouvais, un peu comme je l'aurais fait avec des mots bosniens. Je me disais que peut-être, avec un peu de chance, dans le lot, j'en aurais un de bon ! Après ça, Mimi nous a distribué une nouvelle liste à apprendre pour la semaine suivante.
Plus tard dans la matinée, ce fut la récréation. Là, ce n'était plus pareil. Tant qu'on était dans la classe, les choses se passaient à peu près bien, car chacun était concentré sur son travail. Mais j'appréhendais beaucoup le moment où il allait falloir sortir avec les autres dans la cour, et me retrouver réellement mêlée à ce petit monde pour la première fois.
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Commentaires
génial ! et la suite?
Bonjour, merci. La suite ce sera dimanche prochain, sauf imprévu.
et bien pour ma part j'ai commencé de même en cm2, je me souvient pas de tous les détails comme dzana mais ce que je vais pas oublié c'est que chez nous en bosnie l école c'est jusque 13 h et moi comme je savait pas le premier jour en france et bien je suis resté chez moi tout l'après midi sachant pas que en France il y a école l'après midi
Il n' y a pas école l'après midi en Bosnie? Quels sont les périodes de vacances dans ce pays?
A mon époque si je me rappelle bien c'est que de 8 h à 12h30 quelque chose comme sa, à sarajevo d'autres vont l'après midi de nos jours mais niveau heures je ne sait pas
lol Bosanac, super anecdote !
A Sarajevo, souvent l'après-midi, on n'avait pas de leçon mais on restait quand même à l'école pour diverses activités : peinture, dessin, etc C'était chouette !
Bonjour Dzana,
je rentre d'une petit séjour en Bosnie où j'ai rencontré en particulier des Bosniaques du nord (ville de Kozarac, municipalité de Prijedor) qui ont témoignés de leur vécu de la guerre en Bosnie. Soucieuse d'en apprendre plus sur ce conflit je suis tombée sur ton site qui est extrêmement bien fait, à la fois très détaillé et didactique concernant les chapitres historiques et très émouvant concernant ton histoire personnelle. J'avais 12 ans quand cette guerre à éclaté et je me souviens très bien des images à la télévision. Mais c'est bine plus bouleversant de rencontrer des personnes qui témoignent.
Merci pour ton site. J'attends la suite!
Bonjour Lilou,
Merci pour ta visite et commentaire, et surtout pour ton intérêt pour la Bosnie. Prijedor est une petite ville qui a particulièrement souffert pendant la guerre, les gens n'ont pas dû te raconter des choses très gaies...
A bientôt.
en fait, concernant les Sables d'Olonne.... comment ça a avancé point de vue réparation des dégâts suite à la tempête du mois de mars?
Ils ont réussi à faire le gros des réparations avant la saison estivale.
Quand je suis passé la première semaine après la tempête il y avait pas mal de dégats à la Chaume et à Port Olona
Effectivement, après le tristement célèbre (et encore peut-être pas assez!) massacre de la région de Sebrenica, on connait moins celui de la région de Prijedor, car il a eu lieu en mai 1992 au début de la guerre, selon les mêmes méthodes inhumaines... Ce qui est trés choquant c'est qu'aujourd'hui, devant un des anciens bâtiments ayant servi de camp à Trnopolje un mémorial en l'honneur des soldats serbes tués au combat à été érigé... tout comme devant l'un des bâtiments ayant servi au massacre de la région de Sebrenica (devant la maison de la culture de Pilica).
Les bosniaques que j'ai rencontrés oeuvrent pour le rassemblement des "communautés" dans le sein d'associations, mais il va falloir du temps et peut-être un peu plus de reconnaissance (il y a tellement d'auteurs de massacres qui sont encore libres comme l'air!) et de moyen pour la justice pour tenter d'apaiser les victimes et les survivants.
Tuggi > la dernière fois que je suis allée aux Sables d'Olonne, c'était en juillet 2009. Je n'ai donc vu ni les dégâts, ni les réparations. Mais il paraît que ça a très bien avancé :)
Lilou > Eh oui, et malheureusement, cet exemple de Prijedor est habituel, c'est partout comme ça en Bosnie. Tous les anciens miliciens qui ont commis les pires crimes, sont aujourd'hui libres, ils vivent comme si de rien n'était dans leur petite maison avec leur petite famille, alors qu'ils ont détruit des maisons et des familles. Beaucoup d'entre eux travaillent : policiers, fonctionnaires... Les Bosniaques sont prêts à se réconcilier, mais pour ils ne peuvent pas accepter que les criminels de guerre continuent de nier leurs crimes, et continuent de prôner les "idées" de Karadzic et compagnie. Pardonner, c'est difficile, mais pardonner quand le coupable vous rit au nez, c'est encore plus dur...
Ah, je croyais que tu habitais toujours aux Sables... mais pour les réparations je confirme que les réparations sont quasiment terminées :-)
à bientôt
Georges
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