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samedi
16
octobre 2010

Gros nuage noir

Rubrique : Enfance .

Il ne me restait plus que quelques jours de répit avant la grande épreuve, mon entrée dans l'école française, une semaine à peine après avoir fait mes premiers pas dans ce pays, ne connaissant personne, bredouillant tout juste quelques mots comme "bonjour" et "au revoir". Triste et inquiète à la fois, j'aurais donné n'importe quoi pour revenir en arrière et n'avoir jamais mis les pieds dans cet enfer.

J'étais une enfant très timide, même en Bosnie j'avais beaucoup de mal à faire partie du groupe, et en dix ans de vie les quelques copines que j'avais eu se comptaient sur les doigts d'une seule main : Bojana, Emina, Berina... Alors là, je n'imaginais même pas ce que ça allait donner. J'avais l'impression de me trouver devant un gouffre avec l'obligation de m'y jeter, et Dieu seul savait ce qui m'attendait en bas. Avec le recul, je me dis que ce sont les épreuves qui nous forgent, et que nous ne serons libres que le jour où nous aurons franchi tous les obstacles et rempli toutes les missions. Mais sur le moment...

En attendant le lundi suivant, nous avions déjà un petit entretien prévu avec la directrice. En voyant l'école, je me suis dit qu'au fond, elle n'était pas tellement différente de celles de Bosnie, au moins en apparence. La directrice nous a reçues, Maman, Sanela et moi, en milieu d'après-midi pendant la récréation. Sanela, une fois de plus, faisait la traductrice pour tous nos échanges. La directrice était une femme de petite taille aux cheveux grisonnants, sans doute pas très loin de la retraite, elle devait avoir quelques dizaines d'années d'enseignement derrière elle. Par la fenêtre je voyais les enfants s'amuser dans la cour et ça me faisait bizarre de penser que dans quelques jours, je me retrouverais au milieu de tout ça.

Je ne me souviens plus du tout de ce qui s'est dit pendant cette entrevue. Par contre, je me rappelle très bien du temps qu'il faisait ce jour-là : gris, sombre, orageux, un vieux temps d'automne bien déprimant, qui ne dépareillait pas avec ce que j'avais dans la tête. Pour quitter l'école il a fallu traverser la cour en pleine récréation. Tous les enfants me dévisageaient en ouvrant de grands yeux, pendant quelques secondes toutes leurs activités se sont arrêtées, j'étais devenue la grande attraction du moment. Inutile de dire que tous étaient au courant qu'une petite réfugiée bosniaque allait les rejoindre, et c'était pour eux une très grande curiosité. J'aurais pourtant préféré passer inaperçue, mais que peut-on y faire ?

Vent sur la mer
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Les jours suivants, je me sentais vraiment mal. Tant de choses me manquaient, j'avais comme un gros nuage noir qui flottait en permanence au-dessus de ma tête. Sarajevo au bout de la terre, la famille coupée en deux, les gens inconnus autour de moi, et maintenant l'école... je ne comprenais plus rien au monde et à la vie, une sensation de cafard intense dont je me serais bien passée. Ce qui me manquait par dessus tout, c'était la présence de mon père. Je l'aimais tellement, je n'arrivais pas à me faire à l'idée de ne pas le revoir avant des mois ou des années, ou peut-être même jamais, je n'en savais rien, personne n'en savait rien. A Sarajevo, tous les soirs avant que je m'endorme, il venait me faire un bisou et prendre ma main quelques secondes. Maintenant que j'étais ici, ce petit geste me manquait terriblement. Je dormais dans la même pièce que Maman, chez Sanela. Et le soir, quand on éteignait la lumière et que la pièce se retrouvait plongée dans la pénombre, je regardais vers la porte en rêvant qu'elle s'ouvre et de voir rentrer mon père, et je l'imaginais s'assoir sur le bord de mon lit et prendre ma petite main dans la sienne. Parfois j'en parlais à Maman, qui me consolait comme elle pouvait, mais mon chagrin était trop grand pour disparaître.

Je n'avais vraiment plus goût à grand chose. Je me sentais comme coupée en deux, la moitié de moi était encore dans la maison de Sarajevo, avec Papa et Mehmet. Avec le recul, je me dis que c'est à ce moment-là que je suis sortie de l'enfance. Même si je n'en avais pas vraiment conscience, je découvrais la dure réalité de la vie, et savais bien au fond de moi que désormais, rien ne serait jamais vraiment comme avant.

Le pire moment fut le dimanche soir, la veille de ma rentrée à l'école. Ce soir-là dans mon lit j'ai pleuré, pleuré, toutes les larmes de mon corps, pendant des heures. Je n'en pouvais plus, c'était trop. Et je ne voulais pas réveiller Maman qui dormait à côté, alors je pleurais en silence, la tête enfouie dans l'oreiller. Je me sentais cassée, brisée, je n'avais même plus de mots pour exprimer ce que j'avais sur le coeur, c'était juste le chaos et l'incompréhension la plus totale. J'avais envie de tout arrêter, de me laisser mourir, c'était une douleur mentale, mais tellement intense qu'elle en devenait physique, j'avais mal partout. Et je priais Dieu en boucle en répétant : "Aide moi, aide moi, aide moi..."

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