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03
octobre 2010
Le milk-shake à la fraise
Nous étions en France depuis trois jours et nous n'avions toujours pas quitté le centre d'accueil des immigrés, je commençais à trouver le temps long. Heureusement notre séjour ici touchait à sa fin : tante Sanela devait venir nous chercher le troisième jour. Ce jour-là je me suis donc assise à la table de la salle de vie commune pour guetter son arrivée par la fenêtre. Et le moment tant attendu a fini par arriver : j'ai vu Sanela et son mari au portail du centre, discutant avec les gardiens.
Maman et moi avons couru vers elle et ce furent des retrouvailles très chaleureuses. Il n'y a pourtant pas si longtemps que nous l'avions vue, puisqu'elle était venue quelques mois auparavant à Sarajevo. Cette visite éclair dans la Bosnie en guerre avait été pour elle un vrai choc, elle en était encore toute retournée. Mais l'heure n'était pas aux lamentations, il fallait avant tout penser à nous rendre chez elle en Vendée et à nous installer pour notre nouvelle vie.
Malheureusement, quitter le centre d'accueil signifiait aussi quitter Mirsad, le petit garçon avec qui je venais de passer trois jours. Trois jours c'est court, mais ça avait suffi pour créer entre lui et moi un attachement étrange et fort, peut-être parce que nous avions vécu une histoire similaire, et peut-être parce que dans ce nouvel univers, nous étions le seul repère l'un pour l'autre. Du coup quand il a fallu partir, Mirsad s'est mis à pleurer, je suppose que pour lui c'est la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Alors je me suis mise à pleurer moi aussi, et les adultes autour ont été tout attendris par cette étrange scène, où deux enfants pleuraient dans les bras l'un de l'autre car ils ne voulaient pas se quitter. Heureusement Maman a eu une idée lumineuse : échanger nos futures adresses, ainsi nous pourrions rester en correspondance. Cette idée nous a enchantés, aussi bien Mirsad que moi, et cela a facilité les adieux.
Un peu plus tard nous étions en voiture, et je restais bouche bée une fois de plus devant le trafic gigantesque des routes et périphériques parisiens. Mais ce que je ne savais pas, c'est que Sanela et son mari m'avaient préparé une petite surprise. Sans rien dire, ils ont arrêté la voiture au bord d'une route à grande fréquentation devant... un MacDonald's ! Ce fut pour moi une grande curiosité, car il n'y avait pas de MacDonald's en Bosnie (et il n'y en a d'ailleurs toujours pas à l'heure actuelle). Je suppose même qu'à cette époque je n'avais jamais entendu parler de MacDonald's, en revanche je savais bien ce qu'était un fast food, pour en avoir vu à la télévision dans les films américains, et en particulier dans le film Grease, qui pour Bojana et moi était un grand classique, vu et revu des dizaines de fois sur le magnétoscope de Papa.

Plus attentive que jamais, je scrutais tout dans les moindres détails. Et je me souviens particulièrement de deux choses qui m'ont marquée ce jour-là. La première est une petite réflexion que je me suis faite en observant les enfants autour de moi. Parmi ceux-ci se trouvaient beaucoup de garçons et de filles de couleur, des Noirs, des Asiatiques... Grande nouveauté pour moi, car la Bosnie n'était pas franchement cosmopolite de ce côté-là. Et quelque part cela m'a rassurée, je me suis dit : "Après tout ces enfants, ou leurs parents, doivent venir de beaucoup plus loin que moi. S'ils ont réussi à s'intégrer, il n'y a donc pas de raison que je n'y arrive pas, puisque je viens sûrement de beaucoup moins loin..." Ce jour-là j'ai découvert ce qui est la principale caractéristique de la France (n'en déplaise à certains) : un pays multi-ethnique, multi-culturel, multicolore. C'est la première chose que j'ai remarquée ici, et aujourd'hui, dix-sept ans après, je continue de penser que c'est la première force de ce pays. C'est ce qui le rend si intéressant : sa diversité.
Et la deuxième chose qui m'a marquée, c'est le dessert : un délicieux milk-shake à la fraise. Mmmh qu'il était bon, laissez-moi fermer les yeux et y repenser... Sûr que Bojana aurait adoré découvrir le fast food elle aussi. Peut-être que du regard j'ai cherché John Travolta (l'acteur de Grease), mais il n'était pas là, il avait dû avoir un empêchement ^^
C'était il y a longtemps, de l'eau a coulé sous les ponts de France et de Bosnie. Aujourd'hui, je ne vais que rarement chez Ronald, car comme dit Gaétan, "c'est pas trop le genre de la maison". Mais quand j'y retourne, par hasard ou par accident, je ne manque jamais de finir mon repas par un milk-shake à la fraise. Je me sens alors remplie de nostalgie, en souvenir de ce jour où j'ai commencé à vraiment faire mes premiers pas dans ce pays...
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