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dimanche
26
septembre 2010

Le centre d'accueil

Rubrique : Enfance .

Je me rappellerai toute ma vie des trois jours passés dans le centre d'accueil pour immigrés en banlieue parisienne. Nous étions presque tous originaires de Sarajevo mais l'ambiance générale était tendue et nerveuse. Tous étaient angoissés et inquiets mais chacun l'extériorisait d'une façon différente.

Je me souviens notamment d'un homme qui devait avoir une trentaine d'années et qui restait prostré sur une chaise toute la journée, les yeux rivés au carrelage sans décrocher un mot ni lever la tête. Le simple fait de bouger pour aller manger sembler lui demander un effort surhumain, tant il n'avait plus goût à rien. Je ne saurai jamais ce qu'il avait vécu avant, mais j'imagine que son coeur devait être rempli de silence et d'une solitude glaciale. Il m'a fait tant de peine qu'il m'arrive encore de penser à lui, et j'espère que la vie a fini par lui sourire à nouveau, même si c'est sûr que des blessures pareilles, ça ne sera jamais complètement cicatrisé.

A l'extrême opposé, il y avait une mère de famille qui passait tout son temps à se mettre en colère et crier pour un oui ou pour un non, et elle donnait bien du fil à retordre au personnel du centre.

Dès la première matinée j'ai eu droit à la visite médicale. Je me suis retrouvée dans l'infirmerie avec deux personnes : l'infirmière et une jeune française qui parlait couramment le bosnien et faisait office d'interprète. On m'a d'abord fait les tests habituels, la taille, le poids, le pouls, tout ça, et j'ai eu le droit, ou plutôt l'obligation, de me mettre entièrement nue, sans doute parce que l'infirmière était tenue de vérifier en détails les éventuelles blessures. Ce fut rapide mais très gênant.

L'infirmière avait dû être mise au courant de mon cas parce qu'elle avait à sa disposition un appareil électronique pour mesurer l'audition avec précision. En effet, depuis ce terrible jour où un obus était tombé à côté de la maison alors que nous étions dans la cave, j'avais toujours un petit sifflement dans l'oreille gauche. Elle a mis le casque sur mes oreilles pour faire des tests auditifs et il s'est avéré que je n'avais aucune perte, ce qui était déjà une bonne chose. Pour le sifflement, il n'y avait rien d'autre à faire que d'attendre.

Dessin de Višegrad
 Višegrad
Anonyme

C'est aussi dans ce centre que je me suis faite mon premier ami en France en la personne d'un petit garçon prénommé Mirsad qui, comme moi, était ici avec sa mère. C'est lui qui a dû venir m'aborder car j'étais encore trop timide pour m'ouvrir aux autres. Je me souviens de lui comme un enfant qui avait le regard triste et assez meurtri et pour cause : le soir-même, Maman m'a informé que Mirsad avait perdu son père quelques mois plus tôt, à la guerre. Elle me conseillait donc d'éviter de lui poser des questions qui pourraient lui rappeler ce souvenir. Elle avait raison, mais je crois qu'il m'avait déjà lui-même parlé de tout cela. En tous cas, malgré la tristesse dans ses yeux, je le trouvais d'une grande gentillesse et toujours plein d'idées pour passer le temps. Et des idées il en fallait, car les journées étaient longues dans ce bâtiment où il n'y avait rien d'autre à faire qu'à attendre.

Je ne sais plus ce qu'on a fait pendant ces trois jours, mais je me rappelle lui avoir enseigné à jouer aux échecs. En effet, j'avais eu le plaisir de découvrir un échiquier dans la bibliothèque au milieu des livres et je m'étais dit : "Si les Français aiment jouer aux échecs, c'est toujours au moins ça de bien." Je venais de passer plusieurs mois à y jouer dans la cave avec mon frère et mon père, et ce n'était pas près de s'arrêter. J'ai donc appris les règles à Mirsad, ce qui fut une grande nouveauté pour moi : c'est bien la première fois de ma vie que j'enseignais quelque chose à quelqu'un. Je suis heureuse que cette leçon ait porté sur un loisir, un jeu, le roi des jeux, le seul jeu au monde où le hasard n'intervient pas.

Malgré la compagnie de Mirsad il me tardait de quitter ce lieu. Dormir dans le dortoir avec les autres n'était pas très agréable non plus. Et puis on s'y sentait un peu comme dans une prison, avec interdiction de sortir ou de recevoir de la visite. Mais tout a une fin, et l'après-midi du troisième jour, toutes les formalités étaient réglées et nous étions enfin libres de partir loin d'ici. Cet après-midi là, tante Sanela et son mari sont venus nous chercher, et cette fois-ci, notre nouvelle vie allait vraiment pouvoir commencer.

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