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18
septembre 2010
Le jour où je suis arrivée en France
Je m'étais imaginée que le vol Sarajevo-Paris serait très long, qu'il nous occuperait toute la journée. Quelle ne fut pas ma surprise quand le personnel de l'avion nous a fait signe d'accrocher nos ceintures pour nous préparer à l'atterrissage. Déjà ? J'avais passé tout le voyage accaparée par mes pensées et mes rêves, sans même avoir ouvert le livre que j'avais emmené pour passer le temps. Finalement, la France n'était pas si loin que ça de la Bosnie.
Le ciel de Paris était clair en cette journée d'automne 1993. En bas, sur terre, j'apercevais les innombrables villes de la région parisienne éparpillées à perte de vue, reliées par des routes et des auto-routes, formant un réseau de plus en plus dense à mesure que l'on approchait de la capitale et que l'on perdait de l'altitude. Quelles pensées se trouvaient dans ma tête à ce moment-là ? Je ne m'en souviens plus, mais je suis presque sûre que j'ai dû repenser au tableau de Paris accroché dans la maison de mes grand-parents en Herzégovine, et à Grand-mère m'expliquant : "C'est Paris, la plus grande ville du monde." Eh bien voila, nous y étions.
Après l'atterrissage nous sommes entrés dans le bâtiment de l'aéroport et ce fut reparti pour une attente interminable. J'ai reposé mon livre sur mes genoux, mais encore une fois il me fut impossible de me concentrer sur ma lecture. D'autant plus que dans le hall se trouvait une télévision qui retransmettait une chaîne française, ce qui fut une grande attraction pour moi. Je regardais défiler les images, les publicités, essayant de comprendre de quoi il s'agissait. Je crois même me rappeler qu'à un moment ils ont montré des images de Sarajevo. Mais je n'en suis pas sûre, ou alors c'est peut-être mon imagination qui a vu ce qu'elle avait envie de voir. En tous cas, j'ouvrais tout grand les oreilles pour capter des phrases et des mots, car ce jour-là j'ai pris inconsciemment la décision d'apprendre le français le plus vite et le plus rapidement possible. Je me voyais déjà retournant à Sarajevo et montrer mes progrès à mon père, et comme il serait fier de moi.

Finalement ils nous ont fait monter dans un bus et nous avons commencé à rouler sur les routes de la périphérie. J'étais impressionnée, mais surtout angoissée, devant ce trafic gigantesque et ces millions de voitures. Je l'ai dit à Maman qui m'a rassurée : "Ne t'inquiète pas, bientôt nous serons chez Sanela, c'est une ville beaucoup plus petite et tranquille." Dans la soirée nous sommes arrivés dans un centre d'accueil pour immigrés, quelque part dans la banlieue parisienne. Nous étions une soixantaine de "nouveaux venus", presque tous originaires de Sarajevo. Il s'y trouvait aussi des infirmiers, des gens de la Croix Rouge, des fonctionnaires et je ne sais qui encore. Le bâtiment en lui-même était quelconque, ni vieux ni moderne, au rez-de chaussée se trouvait une salle de vie avec des fauteuils, une table, des livres, des jeux, une télévision, et les autres pièces étaient des bureaux et une infirmerie. A l'étage se trouvaient des petits dortoirs de lits superposés. Maman m'a dit que nous allions devoir rester ici trois jours, le temps de remplir toutes les formalités administratives et d'être enfin libres de circuler.
Je me sentais très fatiguée par toutes les émotions de la journée alors je me suis couchée presque aussitôt. Maman m'a fait la bise et a éteint la lumière avant de retourner au rez-de-chaussée, je me suis retrouvée toute seule dans le dortoir car tout le monde était encore en bas. Tant de choses se bousculaient dans ma tête, entre la joie d'être loin de l'enfer sarajevien, mais la tristesse de penser que mon père et mon frère, eux, y étaient restés. Et Bojana ? Où pouvait-elle être à cet instant même ? Je pensais à elle en me disant : "si elle savait que je suis à Paris... elle n'en reviendrait pas." J'ai prié Dieu pour lui demander une fois de plus de veiller sur nous tous puis je me suis endormie, pour ma première nuit en France.
Billet précédent : Adieu Sarajevo
Commentaires
Merci pour ce petit récit dont tu as l'air de te souvenir très nettement. Cette première nuit à du être marquante!
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