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10
octobre 2008
Adieu Sarajevo
Le jour du départ est arrivé, et il a fallu faire les bagages. Je n'avais qu'un petit sac, de toutes façons je n'avais pas grand chose à emmener. Ou plutôt, j'en avais tellement qu'il était impossible de choisir. J'ai mis quelques vêtements, parmi les moins usés, quelques livres, car Maman m'avait dit qu'une fois en France on aurait peut-être du mal à en trouver dans notre langue. Mon nounours, mon bon vieux petit nounours. J'avais passé l'âge de dormir avec, mais en France j'aurais certainement besoin d'un compagnon. Des photos de Papa, de Mehmet, et des images colorées d'animaux. Enfin, un petit stylo avec la fontaine Sebilj dessinée dessus, car je voulais au moins un objet qui évoque Sarajevo.
En bouclant mon sac, je regrettais d'avoir dit oui à Maman. Je ne voulais plus partir, je ne voulais plus prendre l'avion pour aller je ne sais où. Mais après tout le mal qu'elle s'était donnée, je ne pouvais tout de même pas faire marche arrière. Et puis, au fond, je ne savais pas vraiment ce que je voulais. J'aurais voulu que le temps s'arrête, que tout s'arrête, et qu'on nous fiche enfin la paix avec toutes ces histoires sans queue ni tête.
Dans la cuisine, les adieux. Je pleurais à chaudes larmes, Papa s'est accroupi devant moi pour saisir mes bras, et là il m'a regardée droit dans les yeux, de son regard pénétrant que j'aimais tant, en me disant avec beaucoup de conviction : "Dzana, j'ai confiance en toi, tu vas être courageuse, je le sais, je veux que tu me le promettes." Il m'a dit qu'il m'aimait, que j'étais sa chair, sa raison de vivre, et qu'il était persuadé qu'en France je serais heureuse, beaucoup plus qu'ici. Et qu'on se reverrait, et que la vie nous réunirait tous bientôt à nouveau. Il m'a serrée contre lui pendant de longues minutes. Mais le camion de la Croix Rouge attendait devant chez nous, il a fallu sortir. En montant dans le camion, j'ai tourné la tête et j'ai vu Papa et Maman dans l'encadrement de la porte d'entrée, ils se tenaient par les mains et se disaient des choses. Je ne saurai jamais quoi.
Puis Maman m'a rejointe dans le camion. Il n'y avait pas de vitre dans le véhicule, mais deux petites lucarnes à l'arrière, qui nous ont permis de voir Papa et Mehmet nous faire des signes de la main, puis de regarder pour la dernière fois cette rue, ces pavés, ces maisons et ce coin de paradis devenu enfer. Après avoir descendu la colline, le camion est arrivé en ville puis a rejoint le grand boulevard, surnommé "Sniper alley", à cause des tireurs d'élite cachés dans les buildings qui s'amusaient à tuer les passants en bas. A travers la lucarne, je voyais défiler la principale artère de la ville. Des wagons de tramway défoncés, des immeubles délabrés, aux murs criblés de dizaines de milliers d'impact, les épaves de voiture, les débris de verre, de tôle et de tout sur des kilomètres de long.

Image d'archives
Puis le camion a bifurqué vers l'aéroport. Là, il s'est arrêté en marche arrière tout près de la porte principale, nous n'avons eu que quelques mètres à faire pour entrer dans le hall. L'intérieur était relativement animé, beaucoup de militaires, quelques journalistes, et puis nous autres, les "passagers" qui nous sommes assis sur les sièges en plastique pour une attente interminable. Des Casques bleus aidaient à contrôler tous les papiers d'identité, secondés par des interprètes, n'hésitant pas à poser énormément de questions pour être bien sûr et certain que chacun était en règle. Je bredouillais désormais quelques mots de fançais, ce qui m'a permis de deviner que ce militaire était de France. Et je me suis dit que c'était étrange, moi j'allais m'envoler pour son pays, tandis que lui allait rester dans le mien.
Nos bagages ont été emmenés, et un peu plus tard un homme nous a demandé de nous préparer pour l'embarquement. Nous avons marché sur la piste de l'aéroport en direction de l'avion, sous l'oeil attentif des Casques bleus. Puis nous sommes enfin montés dans l'appareil et je me suis assise près d'un hublot. Je n'avais jamais pris l'avion de ma vie mais ça ne m'inquiétait pas. Peut-être même qu'en temps normal, l'expérience m'aurait amusée. Mais là, je n'avais pas le coeur à savourer.
L'avion est allé amorcer sa prise d'élan. Tout a été très vite, je voyais la piste défiler à grande vitesse, j'étais impressionnée, surtout quand j'ai senti qu'on s'élevait dans les airs comme les oiseaux. Voila, nous quittions Sarajevo l'éternelle, nous décollions du sol de la Bosnie-Herzégovine, indépendante depuis si peu de temps et déjà tellement meurtrie, presque détruite.
Le ciel était dégagé, on y voyait très clair. Et là je les ai vus, postés sur les collines, ces assassins qui nous encerclaient depuis des mois, ces tueurs qui détruisaient nos maisons et nos vies. Ce fut rapide mais saisissant. Je les ai vus de mes yeux vus, eux, leurs armes, leurs chars, leurs baraquements et leurs mitrailleuses lourdes. Des guerriers ? Non, un guerrier est un soldat qui risque sa vie au combat, qui tue, certes, mais qui peut-être amené à mourir. Ceux-là ne risquaient rien. Vu du ciel, je vous le dis, ces hommes-là paraissent tout petits petits petits.
Puis l'avion a pris de l'altitude, et pour la première fois j'ai pu contempler la Bosnie dans toute son étendue. Des collines et des montagnes à perte de vue. Difficile de croire, dans un décor aussi beau, qu'en bas des gens s'entretuent. Enfin, l'avion est entré dans les nuages et un voile blanc est tombé sur le hublot.
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Mots clé : Siège de Sarajevo.
Commentaires
Merci pour cette série que tu nous a publier ce fut un grand plaisir pr moi de TOUT lire... Très touchant, merci beaucoup !
Merci Bosno d'avoir eu la patience de tout lire...
Ce ne fut pas de la patiente mais un réel plaisir. Je venais tout les jours voir si la suite était arrivé. Tu as fais là un travail magnifique. Cela ma rappelez le livre de Zlata. Mais j'ai préféré ton récit, peut-être plus personelle ou du moin plus réfléchis enfin je ne sais pas, mais ce fut un réel plaisir et cela ma énormement touché... J'ai retrouvé au travers de tes lignes les récits de ma tante ou de mon oncle sur ce qu'il m'ont racontés...
Merci a toi, et a bientot pour de nouveaux article sur la BiH je l'éspère.
salut Dzana
tout comme Bosno, je te dis bravo pour cette série qui a dû être épuisante à coucher sur papier (j'avais chaque fois hâte de connaître la suite, mais vu qu'il s'agissait de faits réels dont on connaît aujourd'hui la gravité, c'était en même temps effrayant ...)
donc félicitations! j'espère que tu nous prépares la suite ("Bonjour la France" ;))
à plus
C'est un récit très émouvant.
Est-ce que tu écriras ton arrivée en France? Je trouverai celà tout aussi interessant car beaucoup d'enfant ont vécu ces départs. De plus je n'ai jamais rien lu à ce sujet.
Bonjour El Rubab et Aurélie,
Merci à vous.
Oui, je vais écrire la suite... Mais je ne sais pas encore quand.
c super ce que vous faites chére dzana oui c super nous sommes avec toi ,
continue ...
Merci Lyes, tu es adorable ;)
Bonjour Dzana,
J'ai trouvé ton histoire très touchante. L'ayant également vécu, se terrible départ si précipité, dans le but de quitter Bosanski Brod pour venir en Suisse (Genève), je pense qu'il faut vraiment le vivre pour ressentir toutes ces choses qui laissent des traces à jamais gravées dans nos coeurs et nos esprits. J'espère avoir le courrage de faire comme toi un jour, mettre tout sur papier.
J'ai hâte de lire la suite aussi !
Bonjour Edo,
Merci d'avoir lu ces textes. Bon courage à toi, si un jour tu décides de tout mettre sur papier.
En attendant, n'hésite pas à venir sur le http://bosnie.dzana.net/ ;)
je viens de voir ton histoire sur cette page et je suis vraiment touche
tu as un don de l'ecrivain!!!!!
bili ste vrlo sretan..
je n'ai pu en partir qu'en 1998
officiellement la guerre était terminé
mais officieusement c'était autre chose..
ton récit est très toucnat
il m'a même fait pleurer..
merci =)
zdravo
à première vue, on se dit que tes billets sont longs, puis on lit la première phrase et la on ne s'arrête plus tu as un vrai talent pour narrer tes histoires, j'ai hâte de connaître la suite parce que c'est vraiment impressionant
j'adore ton travail et j'ai hâte de retourner en Bosnie
Vidimo se
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