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09
octobre 2008
Dernières semaines, derniers jours
Septembre 1993, un nouvel automne s'annonçait, le deuxième depuis que la guerre avait commencé. Mais le dernier pour moi puisque désormais, c'était à peu près certain, mon départ pour la France n'était plus qu'une question de semaines. Je n'en parlais pas à Maman mais je savais qu'un jour ou l'autre elle m'annoncerait une date. En attendant la vie continuait, je jouais aux échecs avec Mehmet, ou bien je passais le temps avec Emina et Berina, les deux jumelles, en évitant de penser à l'avenir.
En ce mois de septembre, Nedzad est revenu à Sarajevo. Quelle bonne surprise, lui qui était dans l'armée depuis des mois et des mois. Des choses à raconter, Nedzad en avait des milliers. Il avait passé la majeure partie de ce temps sur une ligne de front où, disait-il, tout était bloqué, les ennemis se regardaient à longueur de journées et tiraient une salve de temps en temps. Personne n'osait attaquer l'autre, du moins à cet endroit. Par contre il était entré dans un village détruit avec une centaine de ses camarades. Et en face il y avait une centaine de soldats également, et pendant deux jours tous ces militaires se sont cherchés et tirés dessus. Plusieurs étaient morts et Nedzad en était encore très ému. Mais il était toujours aussi déterminé à combattre, jusqu'au bout, il disait qu'il était même prêt à mourir pour la Bosnie désormais, et moi je trouvais cela très noble mais aussi très inquiétant.
Rempli de générosité, Nedzad avait profité de son affectation en Herzégovine pour essayer d'obtenir des nouvelles de mes grands-parents. Arrivé chez eux il avait été pris d'une grande inquiétude : plus personne n'était là et la maison avait été saccagée. Heureusement, des voisins l'avaient informé que Grand-père et Grand-mère s'étaient auparavant enfuis en Croatie, près de Dubrovnik. En réalité Nedzad ne nous apprenait rien : nous avions justement eu des nouvelles peu de temps auparavant. Mes grands parents avaient téléphoné à Sarajevo, pas chez nous car le téléphone était coupé, mais à l'hôpital où travaillait un ami éloigné. Et l'information nous avait été transmise, avec le numéro de téléphone pour les recontacter. Mon père était donc allé téléphoner et en était revenu rempli de soulagement. Moi aussi j'étais contente que mes grands-parents soient sains et saufs, mais je me disais que quand même, à leur âge, tous ces évènements n'étaient pas très bons. Ni à leur âge ni au mien d'ailleurs.

Image d'archives
Et puis le jour est arrivé, le jour où Maman m'a dit : "Dzana, nous partons dans dix-huit jours." Ce fut un vrai choc. Je m'y étais préparée, je savais que ça viendrait, mais tant qu'on n'est pas devant le fait accompli cela paraît surnaturel. "Je vais prendre l'avion pour Paris", répétais-je en moi-même. Paris, la tour Eiffel... Je ne savais pas trop quoi en penser.
L'école avait repris, ou plutôt ce qu'il restait de l'école, mais depuis que Bojana n'était plus là je m'y sentais terriblement seule. Nous étions toujours l'une à côté de l'autre, en classe, depuis des années. Alors ne plus voir personne à côté de moi, ou bien voir quelqu'un d'autre, ça me faisait bizarre. Je n'étais plus tellement motivée par les leçons de serbo-croate, ou plutôt de "bosnien", puisque la langue "serbo-croate" n'avait plus d'existence officielle désormais. Je me disais qu'il serait plus avantageux pour moi de me mettre pour de bon à l'apprentissage du français. J'avais commencé un peu, je bredouillais plusieurs mots, "bonjour", "au revoir", mais ça me paraissait extrêmement difficile, entre ces nouvelles lettres inexistantes en serbo-croate, ces signes très étonnants, ces lettres muettes et ces verbes aux conjugaisons tout à fait extravagantes... Pourtant j'étais motivée car je trouvais la sonorité très jolie.
Les jours ont passé, l'avant dernier jour est arrivé. Nous l'avons passé tous ensemble, Papa, Maman, Mehmet et moi, pour profiter de ces derniers instants. Puis nous sommes allés dire au revoir aux amis du quartier, ceux de qui nous étions les plus proches. Bien sûr j'ai demandé à aller chez les deux jumelles, elles qui étaient arrivés l'année précédente mais avec qui j'avais déjà partagé tant de choses. Nous étions toutes les trois très tristes de nous quitter, mais Emina disait que j'avais de la chance de sortir de la guerre. Oui, j'en avais conscience, de cette chance, et pourtant j'étais angoissée à l'idée de débarquer en France, ce pays lointain où je n'avais jamais mis les pieds.
Le soir avant de m'endormir, comme toujours, j'ai fait ma prière, sans rien rajouter de particulier. Je ne me sentais pas le coeur à trop parler à Dieu ni à demander quoi que ce soit, de toutes façons Il savait très bien ce qu'il y avait dans mon coeur. Et puis j'ai glissé dans le sommeil en me disant que le lendemain, à la même heure, je m'endormirais dans cette ville qui s'appelait Paris.
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Mots clé : Siège de Sarajevo.
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