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08
octobre 2008
Visite de Sanela
Un matin Maman m'a dit :
_ Jeudi, dans trois semaines, Sanela va venir chez nous.
_ Sanela ?
_ Oui, Sanela.
Je n'en croyais pas mes oreilles. Sanela c'était ma tante, qui était mariée à un Français et avec qui ma mère était en contact depuis des mois dans l'espoir de nous faire quitter la Bosnie. Elle venait ici pour accélérer les démarches administratives. Je me disais que c'était insensé de venir en pleine guerre. Et puis d'abord comment allait-elle s'y prendre ? En avion ?
Trois semaines plus tard, effectivement, Tant Sanela était chez nous, arrivée par avion. Elle avait fait la moitié du chemin depuis l'aéroport dans un véhicule militaire de la FORPRONU, puis l'autre moitié à pied avec Papa. En entrant dans la cuisine j'ai trouvé un visage épouvanté par ce qu'il venait de voir. Bien sûr, Sanela était au courant de la situation depuis le début, elle suivait l'actualité depuis la France et avait vu beaucoup d'images. Mais la situation était encore plus cauchemardesque que tout ce qu'elle avait imaginé, et elle était bouleversée par ce retour à Sarajevo, les buildings détruits, troués de partout, les maisons écroulées, les épaves de voitures et de tramway... Pauvre Sanela, elle avait bien du mal à retenir ses larmes. Sarajevo était la ville de son enfance, quelle douleur pour elle de la retrouver dans cet état.
En reprenant ses esprits elle nous disait qu'on avait bien du courage d'avoir tenu le coup si longtemps dans le telles conditions. Peut-être, mais combien de temps encore ? Combien cela allait-il durer ? On imaginait le pire. Parfois je repensais aux paroles que Mehmet avait prononcées un jour, bien avant le siège de la ville : "Tu te rends compte Dzana, là-bas en Israël, les enfants qui ont notre âge, ils n'ont jamais connu autre chose que la guerre." Voila, j'avais peur que ce soit comme en Israël, que ce soit éternellement la guerre en Bosnie, et que l'on reste des années et des années dans cette capitale agonisante. En effet, nous ne le savions pas encore, mais la guerre n'en était même pas à la moitié (nous étions alors en septembre 1993).

Image d'archives
Bien évidemment Tante Sanela n'était pas là pour faire du tourisme. Beaucoup de travail l'attendait, elle et mon père. Papa avait préparé sa visite depuis plusieurs semaines, il avait réuni tous les documents possibles et imaginables permettant de prouver nos liens de parenté et s'était programmé plusieurs rendez-vous avec des personnes plus ou moins bien placées, des gens proches de la politique, ou proches de la Croix Rouge ou de la FORPRONU. Ils ne sont rentrés que le soir. L'émotion de Sanela était un peu retombée, et désormais elle parlait plus posément et nous expliquait les démarches qu'elle allait continuer d'effectuer dès son retour en France. Elle a promis à Maman qu'elle allait remuer monts et vallées pour nous, qu'elle enverrait des courriers mais se déplacerait aussi en personne, et que son mari serait un précieux soutien car il avait certaines relations. Elle nous a aussi parlé de familles bosniaques qui s'étaient déjà installées en France ces derniers mois, et avec qui elle avait noué des liens, ainsi que des associations d'accueil et de solidarité. Elle était très confiante pour l'avenir.
Juste après le dîner Tante Sanela m'a montré des photographies de la France, qu'elle avait ramenées spécialement pour moi, pour que je voie un peu à quoi ressemblait mon futur univers. Les photos étaient très jolies, oui... On y voyait une école pas détruite, des maisons pas détruites non plus, en fait rien n'était détruit sur les photos, pas même les voitures, non, même pas un petit pneu crevé ni un petit carreau cassé. Impressionnant. Et il y avait même des adultes et des enfants qui faisaient de grands sourires, ils avaient l'air heureux et en bonne santé. Ca faisait envie. En plus des photographies, Sanela m'avait ramené quelques vêtements. Parce que depuis avril 1992 j'avais grandi un peu. Une association humanitaire avait donné à Maman des vêtements pour moi, des habits probablement offerts par des petits enfants européens quelque part, mais très peu, si bien que je portais à peu près tout le temps la même chose. Grâce à Sanela, j'ai pu varier un peu.
Le lendemain matin nous avons pris quelques photographies tous ensemble. Pour le souvenir, bien sûr, mais aussi et surtout pour avoir des pièces administratives solides supplémentaires permettant de prouver que nous formions une famille unie et soudée, et que les autorités françaises pouvaient nous accueillir sans crainte de nous voir condamnés à vivre dans la rue, sans abri ou sans ressources. Et puis Papa a raccompagné Sanela à pied jusqu'à l'un des postes de la FORPRONU, après quoi elle est repartie pour l'aéroport.
Désormais je savais que je m'envolerais bientôt à mon tour pour la France. Mes jours à Sarajevo étaient comptés. Je n'en étais ni triste, ni joyeuse. C'était tout vide au-dedans de moi.
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