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vendredi
03
octobre 2008

Jours de solitude

Rubrique : Enfance . Mots clé : Siège de Sarajevo.

Les jours qui ont suivi le départ de Bojana et de sa famille, je n'étais plus la même. J'avais le coeur ouvert, comme s'il en coulait un saignement qui me noyait le corps à l'intérieur. Je ne parlais plus, je ne bougeais plus, j'avais juste envie de me laisser mourir dans un coin. Quoique je fasse, je pensais elle. Ce fut pour moi l'événement le plus douloureux du siège de Sarajevo. Eh oui, chacun voit d'abord ses propres malheurs.

Je repensais sans cesse à la voiture qui descendait la rue, aux mains des parents qui faisaient au revoir, et à Bojana accoudée à la plage arrière, le visage en larmes, qui me fixait des yeux sans comprendre ce qui se passait. Elle qui était toujours si joyeuse, si gaie, comment avait-elle pu devenir si désemparée et triste ? Pourquoi tout cela arrivait-il ? Pourquoi Dieu nous laissait exposés aux obus venus des collines ?

Qu'allais-je devenir sans Bojana ? Ce n'était pas seulement ma meilleure amie, c'était la seule. En dehors d'elle, je n'avais jamais eu aucune copine, sauf peut-être les deux jumelles Emina et Berina, mais c'était tout récent. C'était plus qu'une amie, c'était une soeur, entre elle et moi c'était fusionnel. C'est grâce à Bojana que j'étais sortie de mon mutisme quelques années plus tôt. C'est elle qui m'avait amenée à m'exprimer. Avant, je me croyais inintéressante et sans aucun rôle à jouer au milieu des autres enfants. Grâce à Bojana, je m'étais peu à peu sentie vivre et exister. Pendant plusieurs jours je me suis rappelée les anecdotes du frisbee, de la tablette de chocolat ou du poulailler. Je me les repassais en mémoire, comme un feu sur lequel on souffle pour pas qu'il s'éteigne. C'est peut-être pour ça que je m'en rappelle si bien aujourd'hui encore, et que j'ai pu les raconter dans mes carnets. Parce que je les ai rejoués des centaines de fois dans mon âme, en souvenir d'elle.

Carcasse de bus
Image d'archives

J'étais d'autant plus triste pour Bojana qu'elle ne priait pas. Moi, toute petite déjà, je trouvais tout mon réconfort dans la prière, car j'ai toujours senti que qu'une bienveillante présence m'enveloppait et me protégeait. Cette protection, je sentais inconsciemment qu'il suffisait de prier pour l'attirer à soi. Mais Bojana ne priait jamais, alors qui donc allait s'occuper d'elle ? Ses parents ? Certainement, mais ce n'est pas suffisant. Alors j'ai prié pour elle, j'ai adressé au Ciel des milliers de prières pour qu'elle soit protégée, pour qu'elle reste en vie, pour pas que les Tchetniks les égorgent, pour qu'ils arrivent sains et saufs en Serbie, ou n'importe où, mais mon Dieu, il fallait qu'ils restent en vie !

C'est alors que j'ai vécu une expérience psychologique intense, sans le faire exprès bien sûr. Une expérience dont je garde tous les bénéfices aujourd'hui encore. Deux ou trois jours après, un matin, j'ai prié en pensant très fort à Bojana, et j'ai senti qu'elle était là, tout près de mon âme. Alors j'ai su qu'elle était encore en vie. J'en étais absolument sûre et certaine, ça ne faisait pas l'ombre d'un doute. Le soir, j'ai renouvelé l'expérience, puis le lendemain. Et chaque fois, à travers cette prière, je savais au plus profond de moi que Bojana était vivante. Et que le jour où elle mourrait, j'en serais la première informée, rien que par la puissance de la pensée. Dès que la lumière du jour venait lever mes paupières le matin, je joignais les mais et pensais à elle, le coeur battant. Et chaque fois, c'était le soulagement : "Ouf, elle est encore là..." Oui, je sais, de nos jours personne ne croit à ces choses-là. Et pourtant je vous dis que ces phénomènes sont bien réels. J'ai la conviction que nous sommes tous reliés par la pensée. Et ça, il n'y pas besoin d'être adulte pour le sentir. Ce n'est ni une question d'âge, ni une question de savoir.

Alors je me suis sentie un peu mieux. Comme si mon coeur se soignait et refermait cette blessure. Bojana était en vie, je le savais parfaitement. Dieu était toujours là, tout autour de nous. J'ai recommencé à parler, à sortir de ma solitude, à la grande satisfaction de mes parents. Et le cours de la vie a repris, tant bien que mal, parce qu'il faut bien continuer d'avancer, toujours, quoiqu'il arrive. Quand on s'arrête, on est mort. Et ça, c'est valable aussi bien en tant de guerre qu'en temps de paix.

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Mots clé : Siège de Sarajevo.

Commentaires

Le samedi 04 octobre 2008 à 08:31 par nedzad

et bojana apres tant d'annees elle est devenue quoi cette fille

Le samedi 04 octobre 2008 à 15:54 par Dzana

Salut Nedzad,
Après la guerre, elle est revenue avec sa famille en Bosnie, et depuis ils vivent à Banja Luka. On est restée en contact, elle est venue trois fois en France, et chaque fois que je vais là-bas on se retrouve, la dernière fois c'était l'hiver dernier quand je suis allée en Bosnie :)

Le jeudi 05 novembre 2009 à 21:04 par seid

Je suis navré pour vous mais je suis Serbe mais je n'ai pas participé à la guerre parcue je trouve ça nul mais j'imaginine votre douleur.

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