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02
octobre 2008
Bojana s'en va
Le lendemain de l’enterrement du petit Bozidar, nous avons entendu frapper sur les carreaux de la cuisine. C’était le père et la fille qui venaient nous rendre visite. Dès que j’ai vu le visage de Bojana, j’ai compris qu’un nouveau malheur venait de s’abattre sur elle. Pourtant, après la mort de son frère, je pensais que rien de pire ne pouvait lui arriver. Je me trompais.
Son père a été bref, il a annoncé au mien :
_ Nous partons demain matin.
_ Où ?
_ En Serbie.
Tout était dit. Bojana s’est assise sur la même chaise que moi, dans la cuisine, et par-dessous la table m’a serré la main très fortement. J’étais sans voix. Je n’arrivais pas à réaliser ce que je venais d’entendre. Non ! Bojana ne pouvait pas partir ! Qu’est-ce que j’allais devenir, moi, sans elle ? Nos pères continuaient de discuter, le sien exposait son plan : ils partiraient en voiture jusqu’à Pale, et de là prendraient un convoi pour la Serbie (Bojana et ses parents étaient serbes). Son père proposait au mien de venir prendre chez lui tout ce qu’il désirait : il lui laissait tout, à lui et à nos voisins. La chaudière, les fauteuils, la télévision, tout...
Bojana s’est levée et m’a emmenée dans le couloir puis dans la chambre. En effet, à ce moment du siège, nous avions recommencé à vivre dans le reste de la maison, notamment les chambres, mais uniquement du côté qui n'était pas exposé aux collines. On s’est assise sur le matelas au sol et on resté là, sans rien dire, pendant tout l’après-midi. Nous étions toutes les deux profondément tristes, et il n’y en avait aucune pour consoler l’autre. Je n’avais jamais vu Bojana dans cet état. D’habitude, elle s’exprimait beaucoup, dans la joie comme dans le malheur, quitte à piquer des crises de souffrance inouïe comme l’avant-veille vis-à-vis de son petit frère. Mais cette fois-ci, on aurait dit qu’elle était comme vidée, anéantie, et que plus rien ne pouvait sortir de ce coeur meurtri.
Au loin, au fond du couloir, on entendait nos pères discuter. Et puis plus rien. Puis à nouveau des discussions et de l’agitement, puis plus rien... Nos parents ont consacré tout l’après-midi à faire des allers-retours entre sa maison et la nôtre, afin de ramener et stocker des affaires. Cette nuit-là, Bojana est restée chez nous, car nos parents avaient compris qu’il était préférable, pour elle comme pour moi, que nous passions ces derniers instants ensemble.

Image d'archives
Le repas du soir fut morne et silencieux, encore plus que d’habitude. Une ambiance de plomb régnait autour de la bougie dans la cuisine. Mon père a vaguement essayé de dire quelques banalités à Bojana pour tenter de la distraire un peu, mais rien n’y faisait. De quoi pouvait-il bien lui parler ? Il fallait éviter de parler de son frère, de parler de la guerre, des bombardements, du voyage qui l’attendait, de la Serbie où elle n’avait presque jamais mis les pieds. Et nos assiettes étaient aussi peu fournies que d’habitude. Le repas fut court et morose.
Cette nuit-là, Bojana et moi avons dormi sur le même matelas, dans la même couverture, nos têtes sur le même oreiller. Avant de me coucher, comme toujours, j’ai fait la prière, et j’ai dit à Bojana « Tu ne veux pas faire une prière, toi aussi ? », mais elle a juste fait non de la tête. J’étais triste pour elle. Moi, j’étais persuadée (et je le suis toujours) que quand on prie, il ne peut rien nous arriver de grave, et j’étais triste que Bojana n’ait pas cette conviction. Nous nous sommes couchées mais n’avons pas échangé un seul mot, il n’y avait vraiment plus rien à dire et plus rien à espérer. Nous nous sommes endormies l’une contre l’autre.
Le lendemain matin, le jour s’est levé, inexorablement, annonçant ce triste départ, et cette terrible journée. A la lueur du petit jour, Bojana et moi étions l’une en face de l’autre, la tête sur l’oreiller, je crois que nos fronts se touchaient. Et là on a entendu frapper sur le carreau. Et les yeux de Bojana se sont froncés : c’était son père. Cette fois-ci, c’était vraiment la fin. Elle a enfilé son vieux jean qui commençait à être sérieusement déchiré de partout, puis nous sommes sorties, tous autant que nous étions.
La voiture était très chargée, il y en avait à l’arrière, dans le coffre et sur le toit. Je pensais aux rumeurs, aux contrôles d’identité, aux familles qui étaient massacrées aux portes de la ville. J’avais beau essayer de me rassurer en me disant qu’ils étaient serbes, comme les soldats qui nous encerclaient, j’avais quand même peur pour eux. Nos parents se sont longuement embrassés, on s’est tous fait la bise. Ils sont montés dans la voiture, les portes ont claqué, et le véhicule a descendu doucement la rue. Par la fenêtre, les parents nous faisaient au-revoir de la main. Quant à Bojana, elle était accoudée à la plage arrière et me regardait fixement, de grosses larmes coulaient sur ses joues. Puis la voiture a tourné en bas de la rue et mon père nous a dit de rentrer. Partie, Bojana.
Je savais que je ne la reverrais pas avant très longtemps. Au mieux dans quelques années. Au pire au Ciel, puisqu’on s’y retrouvera tous un jour.
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Mots clé : Siège de Sarajevo.
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