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mercredi
01
octobre 2008

L'enterrement

Rubrique : Enfance . Mots clé : Siège de Sarajevo.

Bozidar fut enterré le lendemain au petit jour dans le cimetière voisin. Pendant toute la durée du siège de Sarajevo, le nombre de morts, et donc d'enterrements, était bien sûr beaucoup plus élevé qu'en temps de paix. Il y avait les morts de la guerre, les civils tués, les malades qu'on n'avait pas les moyens de soigner, les accidents qui n'auraient jamais dû survenir... Tous ces corps, il fallait s'en occuper.

Sarajevo est l'une des seules villes au monde à posséder des cimetières multi-religieux, où des tombes musulmanes côtoient des tombes chrétiennes. Pendant le siège, quand c'était possible, les gens s'occupaient de leurs morts, les Musulmans avec les Musulmans, les Orthodoxes avec les Orthodoxes, les Catholiques avec les Catholiques. Mais plus de la moitié des familles était mixte, et donc sans religion principale, et puis pour beaucoup de gens, la question religieuse était vraiment secondaire à cette époque encore. Voila pourquoi il n'était pas rare qu'un Serbe soit enterré pas très loin de Musulmans, et vice versa. Ce fut le cas de Bozidar, dont la famille était orthodoxe (non pratiquante), mais qui fut enterré à la manière musulmane : rapidement, avec une cérémonie réduite au minimum, sans cercueil, directement dans la terre, sans gros tombeau, juste une pierre gravée, couché sur le côté droit, face à La Mecque, dans un cimetière sans palissade et sans fleur. Pour ses parents, bien que non musulmans, tout ceci était naturel et sans importance.

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Il fut inhumé dans le cimetière voisin, pas très loin de chez nous. Nous étions les premiers sur place, Papa, Maman, Mehmet et moi, le jour venait de se lever et le cimetière flottait dans la brume. Nous étions venus à pied, comme tous ceux qui nous ont rejoints, des voisins, mais aussi des gens que nous ne connaissions que de vue, et qui venaient pour un de leurs proches, car Bozidar n'était pas le seul à être enterré ce matin-là. Un camion de l'ONU est arrivé, qui amenait les corps mais aussi les Goranovic. Oui, il arrivait que les Casques bleus aident les habitants dans les taches pénibles telles que l'enterrement des victimes. Les soldats ont sorti trois corps du camion, enveloppés chacun dans une espèce de bâche orange. On reconnaissait facilement celui de Bozidar à sa petite taille, et moi ça me faisait bizarre de penser que son corps se trouvait là-dedans. Les deux autres corps semblaient être ceux d'adultes, et même probablement d'un vieillard, car sa veuve était parmi nous. Une dame d'au moins soixante-quinze ans, qui semblait être la moins affectée d'entre nous. Sans doute parce qu'elle avait dû en voir beaucoup d'autres tout au long de sa vie. Ses gestes, son regard, sa façon de parler, tout en elle indiquait une personne d'expérience et de sagesse. J'ai toujours aimé ces gens-là, alors je me suis débrouillée pour me retrouver près d'elle.

Les Casques bleus ont creusé trois fosses, aidés par tous les hommes, notamment mon père et Mehmet. Les tombes étaient déjà si nombreuses qu'il fut très difficile de trouver un peu d'espace libre pour creuser des trous. Puis les corps ont été mis en terre, sans les retirer de leur enveloppe. Quand ce fut au tour de Bozidar, la vieille dame a murmuré : "Il est tout petit, celui-là..." Et Maman lui a expliqué : "Oui, il avait huit ans." Et là, la vieille dame a eu cette phrase déchirante qui est restée gravée dans mon coeur et que je n'oublierai jamais :
_ Oh... Adieu, petit enfant, adieu !

Il y avait là un imam qui essayait de présider la cérémonie, mais semblait perdu lui aussi. Il faut dire qu'il était très jeune, pour un imam, et son manque d'assurance était flagrant. Il a récité des phrases en arabe avec beaucoup de difficultés, de toutes façons, personne ne l'écoutait.

Mon père m'a poussée doucement en direction de Bojana, pour m'inviter à aller auprès d'elle. J'y avais bien pensé par moi-même mais j'avais peur de me faire remarquer. Mais puisqu'on m'y invitait, j'ai traversé le par-terre et suis allée rejoindre Bojana. Ses deux parents pleuraient, sa mère comme son père, mais Bojana semblait tenir le coup en regardant fixement la terre à quelques mètres. Elle a pris ma main et ne l'a plus lâchée jusqu'à la fin de la cérémonie.

Enfin, quand tout fut terminé, les Casques bleus sont remontés dans leur camion et ont repris la direction du centre de la ville, tandis que chacun rentrait chez soi, à pied. La brume matinale était complètement dissipée, le soleil brillait, il faut dire que c'était un bel été.

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Mots clé : Siège de Sarajevo.

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