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30
septembre 2008
Dans le potager
Après le décès de Bozidar, mon père m'a dit : "Va voir Bojana, parle-lui, console-la, et ne tarde pas pour rentrer." Quand je suis arrivée chez les Goranovic, Bojana était justement dehors, dans le potager, à côté de ce qu'il restait du poulailler, c'est à dire pas grand chose. La cabane qui n'avait jamais payé de mine n'était désormais plus qu'un tas de planches à même le sol, au milieu desquelles picoraient quelques poules.
Bojana bêchait la terre, sans doute pour s'occuper les mains et ne pas penser aux malheurs qu'elle venait de vivre, probablement sur les ordres de ses parents. Je lui ai dit délicatement bonjour en poussant le petit portail rouillé, mais elle n'a pas répondu, c'est à peine si elle a levé la tête, ce qui m'a permis d'apercevoir son visage défait par la douleur. Elle avait dû beaucoup pleurer ces dernières heures. En attendant elle frappait la terre avec beaucoup de force, pour ne pas dire de rage, et faisait voler le sol en éclats à grands coups de bêche.
Moi, je me suis assise sur le petit banc, contre le mur. J'aimais bien ce banc, il était si près du sol qu'on y était à la même hauteur que les poules. Mais les volailles n'avaient pas l'air d'avoir envie de venir me dire bonjour. Bojana a fini par s'arrêter pour souffler un peu, puis elle m'a regardée fixement, d'un regard très pénétrant, comme si elle s'apprêtait à me faire une révélation inouïe. Elle a lâché en pesant bien ses mots :
_ Bozi est mort.
Sa voix était éraillée et éteinte, sûrement d'avoir trop pleuré et crié, ce qui ajoutait encore au côté irrationnel de sa révélation. Voyant que je ne réagissais pas elle a repris :
_ Eh bien, tu ne pleures pas ? Tu t'en fiches qu'il est mort ?
Bien sûr que non que je ne m'en fichais pas, moi qui m'étais inquiétée toute la journée précédente et qui en étais malade à crever pour lui, pour sa soeur et pour tout le monde. Mais Bojana semblait sur une autre planète. Elle s'est approchée de moi en tenant fermement sa bêche, ses yeux me lançaient des éclairs, elle avait l'air débordante de rage et de haine et j'ai eu vraiment peur d'en faire les frais, surtout quand elle a crié en marchant vers moi :
_ Je vais te faire pleurer, moi, tu vas voir !
Heureusement elle a jeté sa bêche sur le sol, car c'est ce qui me faisait le plus peur, qu'elle me frappe avec. Elle m'a attrapée par le col de ses deux mains en me disant toute tremblante : "Tu vas mourir ! On va tous mourir ! Bientôt ! Ce soir on va tous mourir !" Et elle est partie dans un délire à n'en plus finir, je ne me souviens plus exactement, mais c'était quelque chose comme :
_ On va tous mourir, ils sont là, c'est mon père qui les a vus ce matin, ils sont en ville les Tchetniks ! Les Tchetniks, tu entends ? Ils égorgent les gens, ils vont nous couper les mains et les pieds, ils vont accrocher des têtes de cochon sanglantes sur toutes les portes, ils tuent aussi les chiens et les chats, tu vois les barbelés là-bas, ils vont nous attacher les mains avec et nous enterrer vivants !"

Image d'archives
Elle avait complètement perdu la tête, la pauvre ! Je ne pleurais toujours pas mais j'étais remplie d'angoisse, non pas pour ce qu'elle me racontait, mais parce qu'elle tremblait de colère et me secouait fortement. Je suis même tombée à la renverse en arrière, dans la terre . Bojana s'est assise sur le banc et a penché la tête en avant, et moi qui étais encore allongée sur le sol je l'ai entendue vomir. Quand le calme fut revenu, je me suis assise à côté d'elle, elle sanglotait en silence. J'avais le coeur brisé de la voir dans cet état. A cette époque de ma vie, je ne bégayais presque plus. Mais ces troubles du langage me revenaient parfois, quand j'étais submergée par l'émotion. J'ai voulu parler à Bojana mais aucun son ne sortait de ma gorge. Alors j'ai passé mon bras sur ses épaules. Et Bojana a posé sa tête sur mes genoux et a pleuré comme ça, dans cette position, s'agrippant à mon pantalon et le mouillant de ses larmes. Elle continuait de murmurer des choses incompréhensibles, mais il n'y avait plus aucune violence dans ses gestes. J'ai caressé ses cheveux.
Après s'être vidée de toutes ses larmes, elle s'est redressée et m'a dit d'une voix plus éteinte et inquiète que jamais :
_ On va tous mourir, hein ?
Mais moi j'ai bredouillé :
_ Non, je, je ne crois pas.
Et ma réponse était sincère. Je n'ai jamais cru que j'allais mourir. J'ai toujours eu l'intime conviction que Dieu nous épargnerait, au moins mes parents, mon grand-frère et moi.
Je ne sais pas si mes paroles l'ont convaincue ou pas, mais toujours est-il qu'elle s'est redressée d'un coup sec et a ramassé sa bêche en me disant :
_ Rentre chez toi, tes parents vont s'inquiéter, et moi je dois finir ça. Et surtout, fais attention aux voitures, Dzana...
Billet précédent : L'accident de Bozidar
Mots clé : Siège de Sarajevo.
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