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28
septembre 2008
L'accident de Bozidar
Un jour, alors que les hostilités semblaient momentanément suspendues, que l'on pouvait vivre un peu plus décemment, circuler dans la maison et dans le quartier sans trop de risque, mon frère et moi jouions aux échecs. Accoudés à la table de la cuisine, qui avait remplacé la cave comme principal de lieu de vie, nous consacrions des heures à nous tourner les méninges sur ce jeu. Papa est rentré, peu après midi, et nous avons tout de suite vu sur son visage que quelque chose le tracassait.
Maman a demandé : "Que se passe-t-il ?
_ Ca ne va pas bien chez les Goranovic. Bozidar a été renversé par une voiture. Il est à l'hôpital." A ces mots, la partie d'échecs prit immédiatement fin. J'ai pensé au petit Bozidar, mais aussi bien sûr à sa soeur Bojana. Dans quel état de détresse elle devait être ! J'ai couru vers la porte pour allez chez eux. Mais mon père me l'a interdit. Voyant que j'insistais, il a même haussé la voix. Il était patient et gentil, mon père, mais il n'était pas question de discuter ses ordres. Alors je me suis rassise, mais au-dedans de moi je bouillais d'aller retrouver Bojana pour la soutenir dans ce moment difficile.
Après déjeuné, Papa est parti chez les Goranovic, prendre des nouvelles et proposer son aide si besoin. L'après-midi fut long, très long, beaucoup trop long pour espérer que tout allait bien. Quand mon père est rentré, la nuit était sur le point de tomber. Son visage était décomposé, je ne l'avais jamais vu dans un tel état. Maman, terriblement inquiète, a demandé si c'était grave.
_ Oui, très grave, a répondu mon père. Bozidar est toujours à l'hôpital, il est dans le coma. Et les docteurs ne savent pas s'il va survivre.
Ah non ! ai-je pensé. Non, non, et non, je ne suis pas d'accord. Cette fois-ci c'était trop, et même avec toute la confiance que je pouvais avoir en Dieu, je ne voyais plus aucune justification à cette boucherie quotidienne. Je me suis mise à pleurer et à trembler de tout mon long, de tristesse et de peur, et les larmes qui coulaient dans ma gorge ont failli m'étouffer. Mon père a dû m'allonger sur le sol de la cuisine et me donner des petites tapes dans le dos, puis me prendre dans ses bras et me serrer. Maman aussi s'est accroupie à côté de moi, mais elle avait bien du mal à me consoler.

Image d'archives
Jusque là, la guerre nous avait touché matériellement, elle avait détruit une partie du quartier et de la maison, et nous avions des connaissances plus ou moins lointaines qui étaient décédées. Mais cette fois-ci, avec Bozidar, elle nous touchait pour la première fois de très près. Les Goranovic, c'était pour ainsi dire notre famille. Bojana, c'était comme ma soeur, Bozidar, c'était comme mon frère, un monstre de turbulence, de provocation et d'insolence, parfois même de méchanceté, mais malgré tout on l'aimait comme un membre de la famille.
C'était d'autant plus frustrant que cet accident survenait dans une période à peu près calme, sans bombardement... Alors que des milliers d'enfants sont morts dans cette ville, sous les bombes ou d'une balle dans la tête (les snipers tiraient aussi bien sur les enfants que sur les adultes), c'était une voiture, une simple et bête voiture, qui risquait de nous enlever ce gamin. Papa nous a expliqué l'histoire, du moins ce qu'il en savait, car il n'y avait pas eu de témoins. Mais pour bien comprendre la scène, il faut expliquer ce qu'étaient les rues de Sarajevo pendant la guerre. Il y avait peu de véhicule en circulation, en dehors de ceux des Casques bleus. Les gens roulaient le moins possible, car beaucoup de voitures étaient désormais inutilisables, réduites à l'état d'épave, ou carbonisées, ou vitres et pneus éclatés, ou tout simplement sans carburant, denrée précieuse. Et quand les gens roulaient, c'était pour foncer à tout allure d'un point à un autre, pour rester le moins longtemps possible exposé aux tirs des snipers ou des hommes des collines, qui terrorisaient la population en tirant sur tout ce qui bougeait. Il n'y avait bien évidemment plus de feu rouge en état de marche, et le code de la route était très peu respecté.
Et Bozidar, lui qui courait tout le temps comme un fou... Aussi bien avant la guerre que pendant. Tout le monde le mettait en garde, mais il n'écoutait personne, à part un peu sa soeur Bojana, qui était la seule au monde à avoir un peu d'autorité sur lui. Ce matin-là, il a été renversé par une voiture. On suppose qu'il a dû détaler comme un fou devant le véhicule, et que celui-ci n'a pas réussi à l'éviter. Ce ne sont que des hypothèses, car le conducteur ne s'est pas arrêté. Pas forcément parce qu'il n'assumait pas son acte, mais peut-être tout simplement parce qu'il était trop angoissé pour risquer de sortir et s'exposer aux éventuels soldats aux alentours. Quoiqu'il en soit, ce sont des voisins qui ont retrouvé le corps inanimé et sans connaissance de Bozidar, et qui l'ont transporté à l'hôpital, avant de prévenir ses parents (le petit Bozidar, à cause de ses innombrables bêtises, était très connu dans les quartiers voisins).
Voila tout ce que nous savions. Papa avait passé l'après-midi à l'hôpital, avec les Goranovic. Là-bas, il avait vu les infirmiers littéralement débordés, manquant de temps et de moyens pour s'occuper de blessés aussi nombreux. Malgré tout, mon père a essayé de nous rassurer. Les médecins avaient dit qu'il avait peu de chance de s'en tirer, mais que tout espoir n'était pas perdu. Et qu'il fallait y croire. Le lendemain matin, Bozidar était mort.
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Mots clé : Siège de Sarajevo.
Commentaires
Bonsoir Dzana . J'ai parcouru ton blog il y a deux jours mais je n'avais pas encore lu ce passage .
J'en ai été toute retournée.
Sabrina
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