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26
septembre 2008
Un an
Un an. Un an que les premiers obus s'étaient abattus sur Sarajevo. Et ils étaient toujours là, tout autour de la ville, les Tchetniks et leurs canons. Ca bombardait moins souvent mais ça pouvait tomber n'importe où et à n'importe quel moment. Dans les rues défigurées traînaient des invalides, des amputés, des gens devenus dingues qui parlaient tout seul en tournant en rond, des enfants et des vieillards qui ramenaient de l'eau, des sans abris qui avaient tout perdu. Et toujours, pour chacun d'entre eux, un oeil guettant les buildings tout autour en priant Dieu de ne pas être la cible d'un sniper.
Le printemps 1993 à Sarajevo fut aussi ponctué de quelques séances de bombardements intensifs. Comme si quelque part les Tchetniks voulaient nous rappeler qu'ils étaient toujours là et qu'ils ne nous avaient pas oubliés. Encore une fois il fallut passer des heures dans la cave à écouter les obus tomber sur le gros de la ville. Heureusement, ces bombardements furent moins longs et moins ravageurs que ceux qui s'étaient abattus l'année précédente à la même époque. Mais ils contribuaient à faire régner sur la ville un climat de peur permanente.
Chaque jour on se demandait si on aurait droit à cette denrée si précieuse qu'est l'électricité. Longtemps, notre maison fut la seule de la rue à être alimentée. Parce que c'était la première et qu'après les poteaux électriques étaient tombés à la renverse et que les fils couraient sur la chaussée. Mais bien sûr Papa a partagé cette ressource en distribuant l'électricité aux autres maisons grâce à de nouveaux fils. Souvent nous étions rationnés : on avait le courant pendant quelques heures puis ça coupait et il fallait attendre un jour, ou deux, ou trois ou plus. Parce que les techniciens répartissaient cette énergie, il n'y en avait pas assez pour tout le monde en même temps.
On a quand même eu quelques périodes relativement correctes de ce point de vue là, il nous est arrivé d'être alimentés sur des durées plus longues. Quel plaisir, alors, de regarder un peu la télévision. Mon père et mon frère en profitaient pour suivre un match de foot. Et moi j'invitais mes copines, car en plus de l'électricité, comme je l'ai déjà mentionné, nous avions un objet très précieux : un magnétoscope, avec une collection de cassettes vidéos constituée par mon père avant la guerre. Avec Bojana, Emina et Berina, on s'installait toutes dans le canapé ou sur les fauteuils, ou même sur le tapis, dans la cave, devant la télé, et c'était parti pour deux heures de rêve. Je me souviens notamment que parmi les nombreuses cassettes vidéos de Papa se trouvaient "Retour vers le futur", "Qui veut la peau de Roger Rabbit", ou même encore "Gremlins". Mais celui-là nous faisait un peu peur et Maman n'aimait pas qu'on le regarde.

Image d'archives
Mais le film qui était véritablement culte pour nous, c'était Grease. Oui, Grease, avec John Travolta et Olivia Newton John. Toute une histoire, tout un symbole, une vraie comédie avec des blagues à se tordre de rire, du moins pour les enfants que nous étions, de l'action, de l'amour... Et puis ça nous faisait rêver : l'Amérique, les jeunes étudiants qui font la fête, les garçons qui draguent les filles, les soirées dansantes... un univers tellement différent de Sarajevo assiégé. D'ailleurs c'est bien simple : Bojana connaissait par coeur plusieurs chansons du film, puisqu'à la base c'est une comédie musicale. Elle chantait en anglais dans la rue, probablement sans comprendre les paroles, et je la revois encore sur le trottoir en train de jouer l'Américaine sur les paroles de cette fameuse chanson, dont elle connaissait également toute la chorégraphie :
"Look at me, I'm Sandra Dee
Lousy with virginity" :)
Nous nous rendions à l'école tous les matins, sauf exception. L'institutrice continuait de donner ses leçons courageusement, elle savait qu'il était très important pour nous de continuer d'avancer, de travailler, de vivre envers et contre tout. Bien sûr ça n'avait plus rien à voir avec une "vraie" école officielle, mais la camaraderie entre les enfants était encore plus grande je pense, et nous avions tous beaucoup de respect pour la maîtresse.
En ville, beaucoup de magasins avaient rouvert et on y trouvait des fruits, du café, du sucre, et même de la viande et du poisson. Malheureusement, tout ceci n'était pas franchement correct, ça provenait de filières clandestines et plus ou moins secrètes, et on suppose que pour arriver jusqu'ici les Tchetniks devaient s'en mettre plein les poches au passage. Quoiqu'il en soit les prix étaient très élevés, ce qui privait les gens comme nous d'acheter ces beaux produits. Il fallait nous contenter des légumes du potager, des oeufs de nos poules, ou bien des rations distribuées par les Casques bleus. Mais de temps en temps Papa se faisait offrir quelques précieux paquets, en échange de services rendus, de réparations ça et là. C'est ainsi qu'il nous est arrivé de déguster du poisson, quel festin, quel régal !
C'est aussi à ce moment que j'ai commencé à bredouiller mes premiers mots en français. Oui, tandis que Bojana s'égosillait sur les chansons américaines de Grease, Maman m'apprenait les rudiments de la langue de Molière grâce à un petit manuel qu'elle s'était procurée. En effet, elle avait réellement entrepris le projet de quitter la Bosnie pour la France. Papa, désormais, était d'accord, du moins il n'avait aucun argument valable à opposer. Bien sûr, lui il resterait là, de même que Mehmet puisque tel était leur souhait. Mais Maman avait entrepris les démarches administratives pour nous faire partir, elle et moi. Papa avait donc décidé de l'aider, même s'il n'approuvait pas. Il s'était créé quelques bons contacts auprès de la FORPRONU (car des Bosniaques travaillaient avec les Casques bleus). Avec les Casques bleus, il était possible de téléphoner en France et d'échanger du courrier sans risque qu'il soit perdu ou détourné. Maman était donc souvent en contact avec ma tante Sanela, la Bosniaque de Vendée. Et moi je balbutiais mes premiers mots : "Bonjour", "Au revoir", "Salut"... "Je t'aime" :)
Et puis l'été est arrivé.
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Mots clé : Siège de Sarajevo.
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