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25
septembre 2008
Berina
Emina et Berina, les deux petites soeurs jumelles qui s'étaient installées au quartier avec leurs parents, étaient des réfugiées du Nord de la Bosnie. "Quelle drôle d'idée, pensais-je parfois, que de venir chercher refuge dans une ville comme Sarajevo, assiégée, bombardée et entourée de soldats fous furieux." Mais quand j'ai appris plus tard ce qui s'était passé dans le Nord du pays, les massacres, les incendies, les expulsions, j'ai réalisé en effet qu'à Sarajevo, on était un peu mieux logé que là-haut.
Est-ce parce qu'ils étaient gênés d'occuper une maison qui n'était pas la leur que les parents d'Emina et Berina avaient choisi la plus petite et la plus délabrée de la rue ? Bien sûr, le choix n'était pas large. Beaucoup de gens avaient fui la ville, mais beaucoup s'y étaient réfugiés, si bien que finalement le nombre de logements disponibles n'était pas si grand et certaines personnes n'avaient plus la force de chercher et restaient sans abri. Aucune maison n'était confortable, toutes portaient les traces de la guerre, leurs façades étaient sévèrement amochées et la cave était bien souvent la seule pièce à peu près sécurisée. C'est dans une masure défigurée que s'était installée la famille d'Emina et Berina. Les deux soeurs ne voulaient jamais nous inviter chez elles. Et avec Bojana, au début, on a cru qu'elles étaient prétentieuses et qu'on n'était pas assez bien pour ces filles de la campagne. Mais c'était tout le contraire : en réalité elles avaient grand honte de nous montrer l'état de délabrement avancé de leur sous-sol et leurs conditions de vie tout à fait déplorables.
Un jour pourtant, au beau milieu de l'hiver, une occasion s'est présentée. Berina et moi étions toutes seules dehors, je ne sais pas où était sa soeur jumelle. Et ma camarade m'a confié qu'elle était passionnée de bracelets et qu'elle consacrait beaucoup de temps à en créer, avec des fils de nylon. D'ailleurs elle en avait quatre ou cinq à chaque poignet et je trouvais ça très joli. Alors quand elle m'a proposé de m'en fabriquer un j'ai tout de suite accepté, et elle m'a dit qu'il faudrait que je choisisse des couleurs parmi sa panoplie.
_ Eh bien allons-y maintenant ! ai-je proposé
Mais Berina était réticente, comme toujours, à me faire venir chez elle. Elle a hésité un peu puis a fini par accepter, sans doute parce que nous étions rien que toutes les deux.
Nous avons contourné la masure par le côté, nous enfonçant dans la neige jusqu'aux genoux. On accédait à leur cave par derrière, via un petit escalier en ciment qui s'enfonçait sombrement dans le sol. Ca ne devait pas être pratique car il fallait déblayer la neige régulièrement. En bas, la cave était séparée du dehors par deux petites portes dont les carreaux avaient été remplacés par des planches en contre-plaqué. Derrière, la pièce était à peine chauffée par un vieux poêle à bois. Une petite bougie brûlait dans un coin, Berina a craqué une allumette pour en allumer une deuxième dont elle s'est servie comme d'une torche pour éclairer son chemin.

Image d'archives
Dès mes premiers pas dans cet univers, j'ai été saisie par la pauvreté et la tristesse du lieu. Bien sûr, une cave c'est une cave. Mais chez nous on y avait descendu lits, fauteuils, canapés, tables, livres, télévision, tapis, et Papa avait accroché mes aquarelles au mur. Ici, matelas et couvertures reposaient à même le sol, de la ferraille rouillée était entassée dans un coin, l'atmosphère sentait la suie et l'humidité, et en fond sonore on entendait comme un petit goutte à goutte venu d'on ne sait où.
Mais le plus surprenant c'est qu'il se trouvait déjà deux personnes en cet endroit : la mère et la grand-mère. Arrivées à sa hauteur, la maman m'a regardée à la lueur de la bougie et a murmuré, avec un petit sourire à peine perceptible :
_ Tiens, bonjour, Dzana.
_ Bonjour Madame.
Berina lui a expliqué la raison de ma venue ici. Sa mère a juste hoché la tête, a quitté sa chaise pour s'asseoir devant une petite table sur laquelle elle a installé sa bougie. Puis elle a tapé de la main dessus pour me faire signe de venir m'asseoir moi aussi. Je me suis donc installée près d'elle et Berina est venue nous rejoindre avec sa panoplie de fils de nylon. Quant à la grand-mère, elle restait endormie dans son coin, rien ne semblait pouvoir venir perturber son sommeil. En premier lieu il convenait de choisir un motif pour le bracelet : en diagonales, en V, en croix, tout était possible. J'ai pris le plus simple : en diagonale. Il s'agissait ensuite de choisir les couleurs. La maman de Berina s'en est mêlée et m'a conseillé des tons de vert. Pour lui faire plaisir je m'en suis remise à ses conseils et Berina m'a dit que j'avais fait le bon choix, et que le bracelet serait prêt d'ici deux ou trois jours.
"Montre lui donc des photos de la maison", a dit la mère. Et Berina a ramené un petit album de photographies qu'elle a ouvert devant moi. Elle a pointé du doigt une image en déclarant : "Voila, ça c'est notre maison." On y voyait une petite habitation charmante, entourée de champs. Berina a tourné les pages tout doucement, pour que je voie le reste de l'album, le village, les amis, la famille. Sa mère souriait légèrement, on sentait qu'elle voulait faire des commentaires mais qu'elle se retenait, sans doute parce que ses commentaires auraient été tristes à pleurer. Sur l'une des photos on voyait les deux jumelles avec des camarades de leur âge... Sans doute un anniversaire. Berina tournait les pages en regardant fixement chaque photo mais sans dire un mot elle non plus, et moi je n'osais pas poser de questions, j'avais trop peur de faire une gaffe, par exemple de demander : "C'est qui celui-là ?" et de m'entendre dire qu'il était mort.
Le temps a passé et ça faisait bien une heure que nous étions à l'intérieur quand nous avons décidé de sortir. La mère nous a accompagnées avec une cigarette car elle ne pouvait tout de même pas fumer à l'intérieur. Quand je suis partie elle m'a demandé de passer le bonjour à mes parents, ce que je n'ai pas manqué de faire. Parfois je repense à cette femme, à cette profonde tristesse qui se lisait sur son visage, peut-être encore plus dehors, à la lumière brumeuse de l'hiver, que dedans à la lueur d'une bougie. Sa voix était traînante, éteinte, ses yeux perdus dans le vague, à l'image de cette Bosnie et de cette ville qui souffraient, oubliées du reste du monde.
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Mots clé : Siège de Sarajevo.
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