A visiter : Bosnie sur le net | Forum Bosnie.
24
septembre 2008
La pièce de théâtre
Quiconque a déjà passé un hiver à Sarajevo pourra vous dire à quel point il y fait froid. Les premiers mois de 1993 furent particulièrement difficiles : c'était le premier hiver que les Sarajeviens passaient dans la guerre, entourés de Tchetniks armés jusqu'aux dents, et la plupart du temps sans électricité et sans gaz. Il fallait donc se chauffer au bois dans la mesure du possible. Pour cela, on avait abattu des quantités d'arbres et de vieux meubles et chaque maison avait sa réserve prête à servir au moment des premiers grands froids.
Il n'était évidemment pas envisageable de passer l'hiver dans la cave sans chauffage. Papa avait récupéré un vieux poêle à bois dans l'une des maisons abandonnées du quartier et l'avait installé au sous-sol. Il avait percé un gros trou dans le plafond de la cave pour l'évacuation, un tuyau de fer montait donc au-dessus avant de se déverser au dehors, à travers l'une des fenêtres brisées du rez-de-chaussée. Grâce à tout ceci, nous avions une température acceptable, du moins nous pouvions dormir à peu près confortablement, même si cela obligeait mes parents à se relayer pour entretenir le feu. Quant à moi, on avait collé mon lit le près possible du poêle. Parfois, la nuit, quand je me réveillais, je me souviens que j'ouvrais mes couvertures de manière à laisser entrer la chaleur. Je sentais alors l'air chaud envelopper mon corps, c'était un délice.
Dans la journée nous étions le plus souvent dans la cuisine, et parfois dehors avec les amis, car nos parents avaient lâché un peu de leste, en même temps que les bombardements avaient diminué. Il y avait Bojana bien sûr, son petit frère Bozidar, ainsi que les deux jumelles Emina et Berina. Nous formions une véritable petite bande, toujours ensemble, et régnions en maîtres sur notre territoire. Il faut dire que nous étions les seuls, sur ce territoire, et qu'il se résumait à une seule rue, celle qui allait de ma maison à celle de Bojana, englobant la cour de l'école au passage. Cette rue, défigurée par plusieurs mois de siège, était tout notre univers. Comme tous les hivers, notre principal jeu était la luge. Ce plaisir-là au moins, les Tchetniks n'avaient pas pu nous l'enlever. Ni celui de fabriquer des bonhommes de neige.

Image d'archives
Mais un jour, nous cherchions une occupation un peu plus originale et qui pourrait même impliquer nos parents. Une idée m'a alors traversée l'esprit : et si on faisait une pièce de théâtre ? Les autres étaient enchantés et rapidement, de fil en aiguille, on a trouvé un début d'histoire : ce serait le mariage d'un prince charmant et d'une princesse. Notre dialogue a ressemblé à ceci :
_ Qui va faire le prince charmant ? a demandé Bozidar.
_ En tous cas ça ne peut pas être toi !
A répondu Bojana avant d'éclater de rire. Et on a tous rigolé, même Bozidar qui n'avait pas compris que cette blague n'était pas franchement gentille pour lui. Mais il faut dire qu'il rigolait toujours très fort des blagues de sa grande soeur, sans jamais les comprendre.
_ Le prince charmant, a poursuivi Bojana, ce sera moi.
_ Mais toi tu es une fille, a fait remarquer son frère à juste titre.
_ Et alors ? On voit tout de suite que tu ne connais rien au théâtre, toi. On peut jouer ce qu'on veut, du moment qu'on joue bien. Je serai le prince charmant, Dzana fera la princesse, Emina et Berina seront les amies des mariés, et toi Bozi tu seras le grand pope de Moscou.
Cette distribution de rôles me plaisait bien, de même qu'à Bozidar qui était content de se transformer en "grand pope de Moscou". Il ne savait pas ce que c'était mais avec un nom pareil ça devait être drôlement bien.
Notre "pièce de théâtre" s'en est arrêtée à un simulacre de mariage qui partait dans tous les sens, un vrai fiasco que nous n'aurions jamais osé montrer à nos parents. Mais l'idée ne fut pas complètement perdue : nous en avons parlé à l'institutrice, qui a trouvé qu'il serait original et sympathique d'organiser une petite représentation avec les quelques élèves qui venaient encore à l'école. L'un d'eux jouait de la guitare, un autre pouvait aussi faire "ding dong" sur un xylophone. Quant à Bojana, elle chantait tellement bien, que nous avions là un vrai petit groupe pour mettre de l'ambiance. Devant ce fond sonore, la maîtresse nous proposa de nous déguiser. Le thème retenu ne fut pas celui des princes et des princesses, non, le thème se porta plutôt du côté du folklore "américain" : les cow-boys et les indiens. Sans hésiter je me suis rangée du côté des indiens : quel plaisir que de me barbouiller le visage de maquillage multicolore et de me mettre une plume dans les cheveux.
Un jour, en fin d'après-midi, tous les parents furent invités dans la salle de jeux de l'école qui pour l'occasion fut nettoyée et balayée de fond en comble. Et là, sur un semblant d'estrade, sur un bout de musique, un morceau de chant, nous avons rejoué pour eux et à notre manière les plus grandes pages de l'histoire outre-atlantique, revues et corrigées pour les rendre belles, sans combat et sans feu. Des cow-boys avec des pistolets en plastique, des indiens avec des arcs et des carquois, et personne ne se faisait la guerre, cow-boys et indiens dansaient ensemble et récitaient des poésies de Bosnie. Cette petite fête nous a fait chaud au coeur. Ce genre d'activité était aussi indispensable que le pain et l'eau, car les êtres humains, et surtout les enfants, ont besoin de rire, de chant, de musique, de rêve. Même à trois cents mètres des tranchées et des combats, alors qu'à tout moment un obus pouvait partir et s'écraser sur nous, nous avons réussi à oublier ce cauchemar et à rêver, et à nous évader, et à nous rappeler que la vie est belle.
Billet suivant : BerinaBillet précédent : Quitter Sarajevo ?
Mots clé : Siège de Sarajevo.
Commentaires
Bonjour Dzana,
Je m'apelle Candela. D'abord je m'excuse pour mes fautes en français. Je suis espagnole et je t'ecris parce que je suis en train de faire une thése doctoral lié à l'art (le théâtre pendant le siège de Sarajevo) et j'étais emué de rencontrer ton blog et le lire. J'amirais bien me mettre en contact avec toi et pouvoir parler et t'exposer le sujet.
Mon adress mail est: rocamodor@hotmail.com
Vraiment ça serait trés gentil de ta part si tu m'ecris.
Gros bisous et merci d'ecrire ce blog!!!!!
Candela
Ajouter un commentaire