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mardi
23
septembre 2008

Quitter Sarajevo ?

Rubrique : Enfance . Mots clé : Siège de Sarajevo.

Pour nettoyer ethniquement une ville ou une région, soit on massacre tout le monde, soit on force les gens à prendre leurs bagages et partir ailleurs. On terrorise les pauvres habitants, on les expose quotidiennement à la mort et à la souffrance, on les prive de nourriture et de chauffage, jusqu’à ce qu’ils finissent par s’enfuir la peur au ventre, droit devant, souvent pour aller se jeter directement dans la gueule du loup.

En même temps, à Sarajevo, les autorités bosniaques exhortaient les gens à rester sur place, à ne pas quitter la ville, justement pour ne pas donner la victoire à ces nettoyeurs armés et ivrognes qui bombardaient nos maisons. Le président Alija était lui-même fermement installé en ville, il ne quittait la Bosnie que rarement, pour raisons politiques, et revenait chaque fois à Sarajevo. Il invitait le peuple bosniaque à ne pas quitter les villes, que ce soit dans la capitale, ou à Srebrenica ou dans les autres enclaves encerclées.

Malgré cela, des dizaines de milliers de gens avaient quitté la ville, dès le début du siège. Tout d’abord les ressortissants étrangers, qui n’avaient aucune raison de prendre le risque de rester ici. Puis de nombreuses familles ont pris la fuite pour aller rejoindre telle ou telle connaissance, ailleurs en Bosnie ou en ex-Yougoslavie. Parfois, sans le savoir, ils ont fui vers des endroits qui se sont avérés être encore pires que Sarajevo par la suite, tels que Mostar par exemple, en Herzégovine, qui fut littéralement ravagé dans le courant de 1993. Triste refuge pour quelque un qui venait de Sarajevo !

A contre courant de ces grandes vagues de fuite, beaucoup de familles venaient s'installer à Sarajevo. Elles fuyaient les campagnes du Nord et de l'Est, désormais complètement "nettoyées" par les Tchetniks, pour trouver refuge en ville. Ainsi, des gens s'enfuyaient pendant que d'autres affluaient, occupant les maisons laissées vacantes. Cela, ajouté au fait que beaucoup d'immeubles et de quartiers avaient été détruits, amena à une crise du logement, et dès la fin de l'année 1992 on comptait beaucoup de sans-abris dans les rues de la capitale. Et sans abri dans une ville assiégée en plein hiver, l'espérance de vie est courte.

Souvent, les gens partaient par convois ethniques : les Serbes partaient en Serbie, où les conditions de vie étaient très mauvaises mais acceptables, les Croates fuyaient en Croatie, où la guerre s’était momentanément calmée, ou du moins avait fortement diminué en intensité. Ainsi se formaient également des convois de Juifs ou des convois d’Albanais, beaucoup moins nombreux, mais bel et bien existants… Ces convois n’étaient pas toujours très homogènes, les gens partaient dans la panique. Mais rapidement, cette façon de s’enfuir devint extrêmement dangereuse, car les Tchetniks avaient mis en place des barrages tout autour de la ville, et contrôlaient tous ceux qui essayaient de fuir. Et même si vous arriviez à passer ce cap, encore fallait-il traverser le reste de la Bosnie. Après les premiers mois de siège, il était trop tard pour envisager de fuir par la route, à moins d'être prêts à courir de très grands dangers.

Soldats
Image d'archives

Pourtant, certains tentaient encore leur chance par ce moyen. Sans visa pour aucun pays, ils entassaient leurs biens les plus précieux dans leur voiture, et en famille, tentaient la folie de traverser le pays dans ces conditions. On racontait en ville des choses horribles à ce sujet. On racontait que tout autour, les Tchetniks arrêtaient les voitures et massacraient sur place tous ceux qui n’étaient pas serbes. On disait même qu'au-delà de Sarajevo, dans le Nord, c'était encore pire. Des miliciens patrouillaient dans des voitures civiles, incognito, et malheur à ceux qui se trouvaient sur leur route s'ils n'étaient pas de la même éthnie. Au premier coup d'oeil, il n’est pas possible de faire la différence entre une famille serbe et une famille bosniaque ou croate. Mais en discutant, ça se devine assez rapidement. Et puis ils contrôlaient les papiers d’identité, car à partir des noms de famille et surtout des prénoms, il est très facile de faire la différence entre les différentes ethnies (les Bosniaques portent en majorité des prénoms d‘origine turque). Si les gens prétendaient ne plus avoir de papiers d’identité (chose plausible en temps de guerre), alors les Tchetniks avaient d’autres techniques : déshabiller les hommes pour voir s’ils étaient circoncis, ou bien faire parler les enfants qui sont ignorants de ces choses-là. Combien de familles ont ainsi été massacrées ?

Pour notre part, comme je l’ai déjà dit, notre meilleure chance de salut, à la limite, était d’obtenir le visa pour la France, puisque nous avions la chance inouïe d’y avoir une membre de notre famille, ma tante Sanela, et donc une véritable famille d'accueil. En possession de ce visa, nous pourrions éventuellement quitter la ville par avion, si Dieu le voulait. Bien sûr, ce visa ne nous autoriserait pas à rester éternellement en France, mais une fois sur place, il était possible de le faire renouveler régulièrement. Au prix de démarches interminables et de nombreuses difficultés, mais ça ne pouvait pas être pire qu'ici. Certains partaient sans visa, dans l'espoir d'obtenir sur place le statut de réfugié, mais c'était tout de même infiniment plus compliqué. Un jour, je me suis sérieusement penchée sur la question. J’ai ressorti un gros atlas de l’Europe qui se trouvait dans notre bibliothèque, et l’ai ouvert tout grand sur la table. A l'intérieur, la Yougoslavie formait encore un seul grand bloc, réparti sur deux ou trois pages. La France aussi était répartie et détaillée sur plusieur pages. J’ai demandé à ma mère :
« Maman, si on part, on va où ?
_ Chez Sanela... Ici.

Elle a dit ceci en pointant une ville dans l'Ouest de la France. J’ai regardé au bout de son doigt et ai découvert ce nom qui m’a paru imprononçable, puisque j’ignorais encore tout de la langue française : Les Sables d’Olonne. La distance entre Sarajevo et cette ville m’a paru démesurément grande. Et puis je voyais que cette ville était au bord de l’océan atlantique, que j’imaginais immense, tumultueux et effrayant, infiniment plus que la mer adriatique. Et puis j’ai pensé aux gens qui vivaient là-bas, aux petits garçons et aux petites filles de mon âge, et tout ceci m’a fait très peur. Alors j’ai dit : « Non, je ne veux pas y aller ». Maman m’a demandé pourquoi. Et là, j’ai fait une réponse qui aujourd’hui encore me paraît très étonnante :
_ Parce que c’est trop loin.

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Mots clé : Siège de Sarajevo.

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