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lundi
22
septembre 2008

La vie pendant le siège

Rubrique : Enfance . Mots clé : Siège de Sarajevo.

Comme on ne vit pas que de pain et d'eau fraîche, il fallait bien trouver des activités pour se nourrir l'âme pendant le siège de Sarajevo. Surtout les premiers mois, quand la vie se résumait à la cave et la cuisine, et que par dessus le marché l'électricité était presque toujours coupée. C'est dans ces moments-là que même l'école vient à vous manquer. Pour ma part je m'adonnais à plusieurs loisirs simples qui me faisaient paraître le temps moins long.

Tout d'abord la lecture, bien sûr, puisqu'il n'y a rien de plus simple et de plus nourrissant. Lire... mais aussi écrire. Pour la première fois de ma vie j'ai commencé à manier le stylo pour exprimer mes idées et raconter des nouvelles, qui le plus souvent mettaient en jeu des animaux auxquels j'attribuais des prénoms. Oui, c'est là que j'ai attrapé le goût de la plume qui ne m'a plus jamais quittée ensuite. J'écrivais, mais je dessinais également, notamment des bandes dessinées, qui étaient pleines de lapins car c'est l'animal qui me donnait le plus de plaisir à le dessiner, avec ses grandes oreilles que je coloriais à grands coups de pastel. Je faisais également des aquarelles et mon père les accrochait aux murs de la cave, ainsi ça les rendait moins tristes (les murs).

Je m'étais faite offerte un Rubik's cube par le docteur qui m'avait examinée. Un Rubik's cube est un gros cube constitué de 54 cubes plus petits, de six couleurs différentes : le but du jeu est de "reconstituer" l'ensemble, c'est à dire de faire en sorte qu'il y ait une couleur par face. Un véritable casse-tête à peu près impossible à réaliser : il paraît que seuls quelques génies dans le monde sont capables de le reconstituer sans aide extérieure. Autant le dire tout de suite : je ne suis pas une génie et je n'ai jamais réussi. Le premier jour, j'ai constitué une face complète. Alors j'ai entrepris d'en réaliser une deuxième, chose plus difficile car il s'agit de ne pas détruire la première. Il m'a fallu quelques jours pour y parvenir. Alors j'ai entrepris une troisième face, et là ça a tourné à la passion : il m'est arrivé de consacrer des journées entières à manipuler le cube, à tel point que j'en rêvais la nuit ! En effet, j'ai toujours adoré les jeux qui font travailler les méninges, où il faut élaborer des stratégies et découvrir des astuces. Après plusieurs semaines, j'arrivais à faire trois faces. Mais impossible d'aller plus loin. Alors mon père m'a suggéré une autre tactique : plutôt que de faire les faces une par une, il serait peut-être plus judicieux de commencer par placer tous les coins, par exemple, ou toutes les arêtes, et ainsi prendre le problème dans son ensemble. L'idée était bonne. Au bout du compte, j'arrivais à faire une face complète, quatre faces aux deux tiers (deux rangées), et placer les quatre coins de la sixième et dernière face. Et c'est là, enfin, que je me suis avouée vaincue :)

Hotel
Image d'archives

Un autre jeu de stratégie qui me passionnait : les échecs. Comme je l'ai dit, mon grand frère Mehmet m'a appris à jouer dès les premiers jours du siège, sans savoir que cette occupation deviendrait peu à peu l'un de nos passe-temps favoris. Au bout d'un moment, l'élève a fini par dépasser le maître et j'ai remporté des parties contre lui. Non pas parce que j'étais meilleure, non, mais simplement que j'étais beaucoup plus motivée. Mehmet jouait trop vite, il se précipitait, alors que moi il m'arrivait de passer dix minutes à réfléchir avant de jouer. D'ailleurs ça énervait mon frère qui du coup jouait encore plus vite après. Finalement il en a eu assez de jouer, et j'étais vraiment déçue de ne plus avoir de partenaire. Alors de temps en temps mon père faisait une partie avec moi.

L'école a rouvert ses portes, quoique c'est un bien grand mot. Il n'y avait plus qu'une seule institutrice au lieu de trois, et le nombre d'élèves était cinq ou six fois inférieur à ce qu'il était avant le début du siège. Du coup nous étions tous réunis dans la même salle, les leçons étaient très légères et décontractées, sans suivre de programme pré-établi, et les journées de travail étaient très courtes et très irrégulières. Mais pour ceux et celles qui étaient motivés, et j'en faisais partie, la maîtresse nous donnait des devoirs, ce qui nous permettait au moins de ne pas perdre le niveau et de garder un certain rythme de travail.

Dans le quartier, Bojana et moi nous étions fait deux nouvelles copines, Emina et Berina, qui étaient deux soeurs jumelles de notre âge. Elles venaient d'un village du Nord de la Bosnie et s'étaient réfugiées à Sarajevo avec leurs parents, quand les Tchetniks avaient expulsé ou tué tout le monde dans cette région-là au printemps. En vraies soeurs jumelles elles se ressemblaient physiquement comme deux gouttes d'eau, mais de caractère, Emina était plutôt joyeuse alors que Berina était toute tristounette. Mais peut-être que c'était à cause de la situation, des destructions, des incendies, des difficultés de la vie. Il aurait fallu la connaître avant la guerre pour savoir si ce chagrin était naturel chez elle ou s'il était imposé par la force des choses.

Enfin, une autre activité nous plaisait beaucoup, à Bojana et moi : les cassettes vidéos. Hélas cette occupation était dépendante de l'électricité qui était souvent coupée pendant de longues périodes. Mais je garde ceci pour un prochain billet.

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Mots clé : Siège de Sarajevo.

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