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dimanche
21
septembre 2008

Pauvre quartier

Rubrique : Enfance . Mots clé : Siège de Sarajevo.

Après le printemps et l'été, une troisième saison a commencé dans Sarajevo assiégée : l'automne. L'automne, même en temps de paix, est une saison triste, les fleurs se fanent, les jours raccourcissent, les feuilles tombent et meurent, l'air est humide et la lumière diminue. En temps de guerre, dans une ville détruite, c'est encore plus déprimant et on a vraiment l'impression de marcher sur les cimes du désespoir.

Pourtant, l'automne s'annonça moins ennuyeux que l'été. En effet, à la fin septembre, mes parents ont commencé à me donner l'autorisation de sortir un peu dehors. Après tout ce temps passé entre la cuisine et la cave, ce fut une sacrée bouffée d'air frais, même si au début mon espace se limitait au jardin. Il faut dire que le siège de Sarajevo était entré peu à peu dans ce qu'on pourrait appeler une deuxième phase. Dans un premier temps, les Tchetniks avaient bombardé de toutes leurs forces et de toute leur haine dans l'espoir d'une conquête rapide et fulgurante de la capitale. Mais ils avaient bien dû accepter finalement leur semi-échec : beaucoup de gens étaient partis, mais beaucoup étaient restés et la cité restait aux citadins. On est alors sorti de la phase de destruction massive pour entrer dans une tactique moins radicale mais plus sournoise : la guérilla urbaine.

Les obus continuaient de tomber régulièrement, mais moins qu'avant, ça n'avait plus rien à voir avec les séries apocalyptiques du printemps. Par contre les Tchetniks envoyaient en ville leurs snipers (tireurs d'élite) qui se cachaient dans les buildings désaffectés pour tuer les gens. Des Sarajeviens s'organisaient parfois pour monter dans ces buildings et traquer les tueurs, mais les assassins étaient partout. A n'importe quel coin de rue vous pouviez tomber nez à nez avec l'un de ces meurtriers. Enfin, c'était surtout infernal sur le grand boulevard, la "sniper allée" comme on le surnommait, ainsi que dans les grandes banlieues ravagées. Dans notre quartier il n'y avait pas de combat, en tous cas pas à ma connaissance.

Par contre on entendait régulièrement en fond sonore des rafales de mitrailleuse ou de je ne sais quoi. Et pour cause : la ligne de front passait à même pas trois cents mètres de la maison. La ligne de front, c'est à dire un ensemble de tranchées qui se faisaient face, avec d'un côté les Sarajeviens, en majorité Bosniaques mais commandés par un Serbe, le brave général Divjak, et en face les Tchetniks. Trois cents mètres, cela peut sembler très proche. Mais n'importe quel endroit dans Sarajevo était dangereux. Où que vous vous trouviez, vous n'étiez jamais très loin de la mort.

Soldat dans la rue
Image d'archives

La situation était donc tout de même un peu moins infernale qu'elle ne l'avait été les mois précédents, d'autant plus que par moments l'électricité revenait. Jamais très longtemps mais c'était déjà beau. Ca durait quelques heures, ça permettait de regarder la télé, fenêtre ouverte sur le monde : informations, films, foot (pour mon père et mon frère), c'était formidable. Puis ça coupait à nouveau. En effet, il n'y avait pas suffisamment de courant pour toute la ville en même temps, alors les techniciens le répartissaient dans le temps : quelques heures dans un quartier, puis quelques heures dans un autre quartier, du moins quand c'était possible car les pannes et les destructions restaient très fréquentes en cet automne 1992.

J'ai donc eu l'autorisation de sortir à nouveau, d'une part parce que le danger était moins grand, mais aussi parce qu'il n'est pas humain de rester enfermée dans un sous-sol ou une cuisine. Ben oui, il faut vivre, il faut prendre la lumière et respirer l'air que nous donne la nature. Avec Bojana, nous avons peu à peu repris nos anciennes habitudes, mais dans ce contexte nouveau et parfois cauchemardesque. La cour d'école où nous aimions jouer était fissurée : l'obus qui était tombé sur l'établissement avait éventré un mur et creusé un gros cratère d'où partait une longue lézarde qui courait sur le bitume jusqu'au bac à sable.

Tous les murs des maisons de la rue étaient criblés de milliers d'impacts d'éclats d'obus. Le long de la rue en pente se trouvait une sorte d'entrepôt assez propre avant la guerre. Bien souvent, avec Bojana, on se demandait ce qui se trouvait à l'intérieur. Puisque désormais l'entrée était libre (vitres et portes éclatées), c'était le moment où jamais d'y faire une incursion. Nous ne sommes pas restées longtemps : tout avait brûlé à l'intérieur, ça empestait le cramé et tous les murs étaient recouverts de suie noire. Nous sommes immédiatement ressorties sans savoir ce qui pouvait bien se trouver là.

Une fois, nous nous sommes aussi assises près du petit carré de pelouse, près de la cour, là où se trouvait le peuplier. Sauf que le peuplier, mon père l'avait abattu avec des voisins. Et le carré de pelouse, quelqu'un du voisinage en avait fait un potager. Je me souviens avoir regardé tout autour de moi : il n'y avait donc plus d'arbre, plus d'herbe, plus de carreaux aux fenêtres, des trous partout sur les murs et des épaves de voiture. Le quartier était défiguré, il ne ressemblait plus à rien...

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Mots clé : Siège de Sarajevo.

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