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19
septembre 2008
Vie et survie à Sarajevo
L'été 1992, pour moi, s'est à peu près presque entièrement passé entre la cuisine et la cave. Les bombardements continuaient sur Sarajevo, la venue de François Mitterrand n'avait strictement rien changé à part que le moral des gens était encore plus bas. Quand je pense qu'un an plus tôt, j'avais passé les mois de juillet et août dans la petite piscine à côté, et que j'en étais désormais réduite à deux pièces sales et sombres... Il me semblait que l'année écoulée avait été une éternité.
En ces mois de juillet et août, l'électricité était pour ainsi dire toujours coupée. Parfois elle revenait quelques heures, mais c'était très ponctuel et insuffisant. Quant à l'eau courante, il y a belle lurette qu'on avait fait une croix dessus et que nos robinets n'avaient pas fait couler la moindre goutte. Il fallait pourtant bien s'en procurer, parce que sur six milliards d'êtres humains, il n'y en a pas beaucoup qui ne boivent pas. Heureusement il y a sous la ville de Sarajevo des nappes phréatiques grâce auxquelles il n'était pas possible de manquer du précieux liquide. Seulement, avoir de l'eau à portée de main c'est bien, mais encore faut-il aller la chercher et la ramener.
Près de chez nous, à même pas deux cents mètres, il y avait eu une fontaine naturelle d'où l'eau jaillissait à flanc de colline, améliorée en pompe publique. Au début, les gens y venaient par centaines. Mais les Tchetniks s'étaient fait un plaisir d'envoyer un obus dessus, et désormais l'eau coulait au milieu des pierres. C'était un espace complètement découvert, tout près de la ligne de front : il était absolument impossible d'y accéder sans courir de gros risques, aussi bien le jour que la nuit. Mon père devait donc aller chercher l'eau plus bas, dans la ville. La route était longue : trois quarts d'heure à pied pour y aller, et encore plus au retour à cause des montées abruptes qu'il fallait emprunter pour arriver chez nous. Sans parler de la longue file d'attente devant le point d'eau.
C'était d'autant plus difficile que la route était dangereuse. Les Tchetniks avaient déjà commencé à envoyer des snipers (tireurs d'élite) en ville, qui se cachaient en haut des buildings désaffectés et tiraient sur les passants, en bas. Ils se sont multipliés tout au long du siège. Ils descendaient les hommes, les femmes, les enfants et même les chiens, pour le simple plaisir de tuer. Les gens devaient se faufiler, raser les murs, les épaves de voiture ou de tramway, ou bien courir à toutes jambes à terrain découvert, en priant pour ne pas recevoir une balle. Ils avaient un jeu, les snipers : tirer dans les jambes, pour ne pas tuer sur le coup. La victime restait au sol, et dès qu'elle faisait un mouvement, le sniper tirait juste à côté, à quelques centimètres, pour l'effrayer et l'empêcher de bouger. Ca durait plusieurs minutes, et au bout du compte la victime finissait presque toujours par mourir d'une crise cardiaque, à cause de la peur.

Image d'archives
Papa, comme tous les Sarajeviens, s'était fabriqué un petit traîneau pour ramener l'eau plus facilement. Au début il utilisait une luge, sur laquelle il avait fixé des roulettes. Puis il a fabriqué quelque chose de plus perfectionné : une petite charrette, attachée à notre bicyclette. A vélo, le parcours était beaucoup plus rapide, et donc beaucoup moins dangereux. Bien sûr, l'idéal c'est quand il pleuvait car on pouvait récupérer l'eau du ciel. Mais en été, c'est rare.
L'eau c'est bien mais ce n'est pas suffisant : sur six milliards d'êtres humains, il n'y en a pas beaucoup non plus qui ne mangent pas. Les réserves emmagasinées par Papa au début du siège étaient épuisées, exceptées quelques boîtes de conserve qu'il avait décidé de garder le plus longtemps possible, en cas de situation vraiment désespérée. En attendant il fallait trouver d'autres techniques : des milliers de lopins de terre furent transformés en potager. Tous les jardins, tous les espaces verts, tous les parcs, étaient désormais plantés et cultivés. Parfois dans des endroits incongrus : un obus tombait sur un trottoir, le cratère était transformé en potager. Mes parents aussi ont fait poussé des légumes dans notre jardin. Nous avions aussi la chance d'avoir un figuier juste devant la fenêtre de ma chambre.
Chez Bojana, les poules avaient elles aussi survécu aux bombardements. J'imagine qu'elles avaient dû être terrorisées et s'étaient cachées comme elles avaient pu. Depuis, je peux vous dire que les volailles étaient protégées et chouchoutées comme des reines. Les parents de Bojana nous en ont donné deux, grâce auxquelles nous pouvions avoir des oeufs, aliment extrêmement précieux ! Sinon, tout ce qui était viande et poisson était pour le moment absent de notre alimentation.
En été, le problème du chauffage ne se posait pas encore, mais il fallait commencer à songer à l'hiver qui approchait, car tout le monde avait bien compris désormais qu'à moins d'un miracle, il faudrait passer la saison froide dans les mêmes conditions. Les arbres de la ville furent progressivement abattus et découpés en morceaux. Tout ce qui contenait du bois était dépecé et distribué. Avec l'aide de voisins, Papa a abattu le peuplier qui était en face et qui faisait partie de mon décor. Ca m'a fait vraiment bizarre, le jour où ce bel arbre a disparu... Par contre, nous n'avons bien évidemment pas abattu le figuier.
Dans les rues, on voyait traîner beaucoup de chiens et de chats errants, probablement abandonnés par leurs maîtres au début du siège, quand les gens fuyaient la capitale. Mon père a attrapé un chat mais pas pour le tuer : il voulait simplement que le matou nous extermine les deux ou trois souris qui habitaient dans la cave. Papa a enfermé le chat dans la cave, avec nous, et nous avions interdiction de le nourrir ou de le laisser sortir. Et effectivement, le félin a tué toutes les souris, après quoi mon père l'a libéré.
Voila comment on vivait, ou plutôt comme on survivait, pendant le siège de Sarajevo.
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Mots clé : Siège de Sarajevo.
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