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18
septembre 2008
L'aquarium
A la fin du mois de juin 1992, alors que les bombardement détruisaient Sarajevo depuis bientôt trois mois, une nouvelle vint enfin redonner le sourire et l'espoir aux habitants de la ville, pour la première fois depuis le début du carnage : la visite officielle d'un président étranger. Le premier à venir dans Sarajevo depuis que notre pays était indépendant. Et pas des moindres puisqu'il s'agissait du président français : François Mitterrand. Il fut accueilli comme un héros et un sauveur.
Même moi, qui n'étais qu'une enfant, j'étais au courant de l'évènement. Il faut dire que la vie était si ennuyeuse, entre la cuisine et la cave, que pour la première fois de ma vie je commençais à m'intéresser à l'actualité politique, du moins comme une enfant peut s'y intéresser : de loin, sans comprendre grand chose. Il faut dire aussi que j'entendais de plus en plus parler de la France, chaque fois que Maman émettait la possibilité de quitter la Bosnie pour aller chez tante Sanela. Alors tout ce qui touchait de près ou de loin au pays de Paris et de la tour Eiffel éveillait ma curiosité, et j'étais contente de connaître le nom du président français.
C'est mon père aussi qui était heureux : ses prévisions se réalisaient, lui qui affirmait que le monde entier ne pourrait pas éternellement fermer les yeux sur la destruction d'un peuple et d'une capitale européenne. J'ai senti une montée d'optimisme et d'espoir chez mes parents, comme si on voyait enfin le bout du tunnel. François Mitterrand est venu le 28 juin, jour symbolique car c'était l'anniversaire de l'assassinat de l'archiduc hériter d'Autriche, évènement qui avait déclenché la première guerre mondiale. Le président français est d'ailleurs allé se recueillir sur le mémorial de l'archiduc. Il fut acclamé par une foule immense de Sarajeviens qui fêtaient sa venue, qui pour eux était synonyme d'espoir, de retournement de situation, de fin du cauchemar.
Je me souviens bien de ce jour car j'ai eu le droit de sortir de la maison pour la première fois depuis quelques semaines. En effet, mon père pensait à juste titre que les Tchetniks n'étaient pas stupides au point d'envoyer des obus sur la ville, ni de tenter une attaque, le jour où un homme politique étranger de premier plan venait nous rendre visite. Quel bonheur de pouvoir courir dans le petit jardin, dans la rue et la cour de l'école, après tout ce temps enfermée dans deux pièces ! Je suis allée retrouver Bojana et Bozidar, qui eux aussi ont eu l'autorisation de sortir un peu. Nous nous sommes naturellement dirigés vers l'école qui était juste à côté de ma maison. La pauvre école était éventrée d'un côté, depuis cet obus terrible où nous avions cru que le monde s'écroulait sur nous. Nous sommes donc entrés par le mur béant, enjambant les gravats et les blocs de pierre au milieu de cette salle de classe.

Image d'archives
Après ça nous avons traversé le couloir pour nous rendre dans notre classe. Après les premiers bombardements, l'école avait rouvert ses portes quelques jours, une fois, puis une deuxième, avant de fermer pour de bon. De toutes façons on était déjà fin juin. Notre salle de classe était bien sûr moins touchée que celle où l'obus était tombée, mais elle était dans un état catastrophique elle aussi : vitres éclatées, gravats, tableaux décrochés... Juste pour nous distraire un peu, nous avons simulé une leçon. Je me suis assise à ma place tandis que Bojana prenait une baguette et imitait la maîtresse devant le tableau. Et nous avons bien rigolé ! Quel plaisir de pouvoir enfin s'amuser après tant de misères ! Pendant que Bojana faisait la classe, Bozidar s'amusait à détruire ce qui tenait encore debout. Oui, c'était pour lui une jouissance que de casser les choses sans que ça se voie. Sur le sol était tombé un bocal rempli de formol, avec une couleuvre conservée à l'intérieur. Bozidar a pulvérisé le bocal contre un mur puis a attrapé la couleuvre pour me faire peur avec. Eh oui, fidèle à ses habitudes, il ne ratait jamais une occasion pour m'effrayer. Mais je ne lui en voulais pas, il ne le faisait pas méchamment, et je sais qu'il m'aimait bien dans le fond.
Mais Bojana, qui n'aimait pas qu'on s'amuse avec les animaux, même morts, lui a donné des coups de baguette dans la tête. Et la couleuvre nous a rappelé qu'il y avait un aquarium dans la cantine. Aussitôt nous nous sommes précipités dans le petit réfectoire pour voir s'ils étaient encore en vie. Par bonheur, oui, ils l'étaient, il faut dire que c'était des poissons d'eau froide qui n'avaient pas besoin de chauffage. Et puis ils avaient dû se nourrir en grignotant les petites bestioles qui se développent dans les plantes. Seulement leur eau était trouble, il aurait vraiment fallu la changer. Malheureusement l'eau courante était coupée, et inutile d'espérer que nos parents nous donnent ne serait-ce qu'une seule goutte de nos réserves d'eau pour sauver des poissons... Nous avons cherché une solution mais la situation semblait désespérée pour eux. "Dès qu'il pleuvra, a décidé Bojana, on récupèrera de l'eau de pluie et on viendra la changer." L'idée était bonne, mais je n'étais pas du tout sûre d'avoir l'autorisation de sortir une nouvelle fois avant un long moment.
Nous avons entendu une voix nous appeler. C'était celle de Maman qui s'inquiétait pour nous, elle avait peur que des morceaux de plafond ne nous tombent sur la tête. Bojana et moi sommes sorties mais Bozidar est resté à l'intérieur on ne sait où. Ce qui a énervé Bojana, qui lui a distribué de nouveaux coups de baguette dans la tête quand son petit frère nous a enfin rejointes. Ce retour à l'école fut un moment court, mais tellement agréable... On est resté ensemble combien de temps... une heure peut-être, et après il a fallu rentrer, chacune de notre côté. Mais cette heure, nous l'avons savourée à fond, sachant très bien qu'il risquerait de se passer encore longtemps avant qu'on se revoie à nouveau.
François Mitterrand est rentré en France. Il a rouvert l'aéroport de Sarajevo et augmenté les effectifs de Casques bleus... et c'est tout. Mais des Casques bleus, il y en avait déjà depuis le mois de mars et ça n'avait nullement empêché les massacres et les bombardements. Quant à l'aéroport, ça intéressait peut-être les politiciens et les journalistes du monde entier, mais pour les pauvres gens ça ne changeait pas grand chose. Les jours puis les semaines ont passé, les bombardements ont continué, exactement comme avant la visite du président français. Un coup d'épée dans l'eau, voila ce que fut cette visite officielle. Et un sacré coup sur la tête des habitants de Sarajevo, qui voyaient décidément leurs derniers espoirs s'envoler en fumée.
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Mots clé : Siège de Sarajevo.
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