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mercredi
17
septembre 2008

Nedzad s'engage

Rubrique : Enfance . Mots clé : Siège de Sarajevo.

Le mois de juin est arrivé sur Sarajevo, le troisième sous les bombardements. Ca durait depuis déjà beaucoup plus longtemps que ne l'avaient envisagé les prévisions les plus pessimistes. Chaque jour la capitale mourait un peu, se faisait marteler le visage à coups de bombes, et cherchait son souffle pour se relever et continuer de résister. Au quartier il n'y avait plus ni électricité, ni eau courante, et ne parlons même pas du téléphone. Il fallait faire une croix sur toutes ces choses qui rendent la vie si facile (l'électricité est tout de même revenue par la suite, mais pas tout le temps, et pas partout).

Nous vivions désormais à peu près la moitié du temps dans la cave. D'une part parce que c'était le seul endroit sûr de la maison, mais aussi parce que les autres pièces avaient été sérieusement endommagées et n'avaient plus rien de douillettes : vitres éclatées, amas de poussière sur le sol et les meubles, plâtre des murs et des plafonds effrité et en miettes... Mon père, qui travaillait dans le bâtiment, a quand même remplacé rapidement les vitres de la cuisine, afin qu'il y ait au moins une pièce qui reste convenable. On y passait beaucoup de temps, mais dès que ça bardait on filait dans la cave. Et chaque nuit, c'était la cave qui nous servait de chambre. Ce n'était vraiment pas réjouissant, surtout que le seul éclairage était celui d'une ou deux bougies...

J'avais aussi interdiction formelle de sortir de la maison. Tout mon univers se résumait pour ainsi dire à la cuisine et à la cave. Cela dit, mes sifflements aux oreilles avaient fortement diminué, et j'en étais si rassurée que je relativisais un peu la situation. Bojana me manquait : elle aussi était consignée à domicile par ses parents. Il y avait quand même une exception : de temps en temps nous allions voir Semso et Nejra dans la maison voisine, ou bien ils venaient nous rendre visite. Et chaque fois je pouvais m'occuper un peu de leur bébé, ce qui était pour moi une source de joie et de réconfort.

Par contre Papa sortait beaucoup, parfois des journées entières. Il continuait de résister à sa manière, en mettant ses compétences au service de ceux qui en avaient besoin, en reconstruisant ce qu'il était possible de reconstruire. Ca devait être frustrant, pour lui, de consacrer ses journées à bâtir alors que d'autres hommes passaient leur temps à détruire. Et détruire, ça va beaucoup plus vite et c'est à la portée du premier fou furieux venu. Alors que pour construire il faut chaque jour donner de soi. Papa ne racontait pas ses journées, mais je sais bien avec le recul qu'il prenait de gros risques et qu'il a dû voir des choses abominables au cours de ces journées terribles où régulièrement des gens mouraient dans des conditions inhumaines.

Il était aidé dans sa tache par Nedzad, son "apprenti", et même son "disciple", pourrait-on dire, car il ne se contentait pas de lui transmettre l'art de manier le marteau et d'enfoncer la pointe. Papa canalisait l'énergie de Nedzad. Ce jeune homme était une montagne physiquement, mais tellement peu équilibré dans sa tête qu'il aurait fait des folies si personne n'avait été là pour le tenir. Lors des premiers jours de bombardements, Nedzad était rempli de colère et prêt à prendre les armes pour aller tuer sur place les barbares qui nous tiraient dessus. Mon père lui avait demandé de patienter avant de foncer tête baissée, au risque de se faire trucider dès le premier assaut. Effectivement, au fil des semaines, le jeune homme est devenu plus calme, plus serein, plus concentré... Toutefois sa détermination restait la même, surtout depuis que Nermina, sa bien-aimée secrète, avait quitté la capitale. Plus que jamais, Nedzad voulait s'engager dans l'embryon d'armée de la Bosnie-Herzégovine.

Tranchée
Image d'archives

Officiellement il n'avait pas besoin de l'autorisation de Papa : il ne faisait pas partie de notre famille, il était majeur... Mais il ne serait jamais parti sans l'accord de mon père. Sa famille de sang se résumait à la vieille Erna qui ne voulait plus le voir, alors il voyait en nous la famille qu'il aurait aimé avoir. Je le considérais comme mon grand frère, je sais qu'il se serait tué pour nous défendre. Mon père était le seul à l'avoir aidé quand Nedzad était enfant puis adolescent, à avoir détecté ses talents manuels, à l'avoir fait embaucher dans son équipe, et surtout le seul à l'avoir accueilli à sa sortie de prison, quand tout le monde le rejetait. Alors même s'il n'y avait aucune parenté entre nedzad et nous, il faisait réellement partie des nôtres.

En fait, ce n'est pas vraiment une autorisation de mon père qu'il souhaitait, c'était plutôt ce qu'on pourrait appeler une bénédiction. Il attendait que Papa lui dise : "Va, engage-toi, je te soutiens dans ton action." Au début mon père lui avait demandé de patienter, au moins tout le mois d'avril, puis avait repoussé le délai en mai et même jusqu'à début juin. Mais désormais le moment était venu et Papa a donné sa liberté au jeune homme. Deux jours après, Nedzad est venu chez nous pour nous annoncer qu'il allait faire une formation militaire courte et rapide puis serait mis en poste quelque part, il ne savait pas encore où, mais probablement quelque part autour de la ville, face aux Tchetniks. Oui, la résistance s'organisait. On avait même réussi à chasser les Tchetniks d'une caserne et à récupérer une partie de leur armement. Plusieurs combats avaient fait rage dans les quartiers désaffectés de la ville. Des gangs de rue s'étaient reconvertis en milices urbaines protectrices, leurs méthodes n'étaient pas franchement douces et délicates, mais ils avaient réussi à remporter quelques victoires et reprendre un peu de territoire. La frontière entre agresseurs et agressés n'était pas stable, elle évoluait chaque jour, mais peu à peu des tranchées étaient creusées, des bois étaient minés, et la ligne de front s'installait. Les Tchetniks espéraient une victoire rapide et foudroyante sur Sarajevo : force est de constater que la ville résistait coûte que coûte et que la partie ne serait pas si facile à remporter pour eux.

Nedzad nous a donc fait ses "adieux" entre guillemets. Il ne partait pas définitivement, et puis il ne partait pas très loin, si ça se trouve il irait combattre à quelques centaines de mètres de la maison. Ce n'était pas des adieux "géographiques", c'était plutôt des adieux du coeur, des adieux qui voulaient dire : "Une autre vie commence, je suis toujours là près de vous mais mon âme est mobilisée sur d'autres fronts." Et c'était très émouvant, ça virait presque à la cérémonie ou à l'initiation de passage, quand le maître libère son disciple, ou quand le chevalier adoube son écuyer. Le chevalier c'était Papa, Nedzad était le garçon qui devenait un homme. C'était tellement solennel qu'on m'a prié de quitter la pièce. Papa m'a dit : "Descends dans la cave, je dois parler à Nedzad".

Plus tard, beaucoup plus tard, bien des années après, j'ai demandé à mon père ce qu'il avait dit à Nedzad. Il lui avait simplement expliqué que ce qui l'attendait, c'était tout sauf un jeu. Qu'il pourrait être amené à mourir, mais aussi à tuer, et que tuer un homme, quand on a un coeur d'être humain digne de ce nom, ce n'est pas si simple et ça vous marque pour la vie. Il lui a dit qu'il ne partait pas en guerre, non, ce serait trop facile. Il ne partait pas en guerre, il partait dans une sorte de tourbillon infernal où tout le monde tire sur tout le monde, où les règles et les honneurs de la guerre sont complètement bafoués et piétinés, où des soldats tirent sur des civils, et des civils sur des politiciens, où ça explose partout sans aucune logique. Il lui a dit enfin de respecter ses supérieurs et d'obéir aux ordres.

Quand Nedzad est descendu me dire au revoir, il m'a fait comme ça : "A bientôt, Dzana." C'est tout, aucun grand discours héroïque. Il m'a fait une bise, puis une à Mehmet et enfin à Maman. Je le revois encore dans l'encadrure de la porte, se retourner une dernière fois avec un petit sourire innocent : "Allez, à bientôt !" et remonter l'escalier avec Papa.

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