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16
septembre 2008
Tante Sanela
Sarajevo, mai 1992. Les obus s'abattaient sur la ville quasi quotidiennement, les gens continuaient de fuir comme ils le pouvaient, et la population semblait abandonnée du monde entier. Ceux qui restaient se serraient les coudes, et cette forte solidarité dans la souffrance rendait la douleur un peu moins insupportable. Un grand désarroi habitait le coeur des pauvres gens - et dans une situation pareille nous sommes tous des pauvres gens - mais l'espoir était encore permis.
Mes parents s'étaient toujours aimés très fort et ça ne changeait pas. Ils étaient d'accord sur tout, sauf sur un point, qui revenait aussi fréquemment que les coupures d'électricité. Et ce point c'était : fallait-il oui ou non quitter Sarajevo ? Mon père était farouchement contre, ma mère était pour.
Le refus de mon père avait deux raisons. La première était implicite, il ne la mettait jamais en avant, mais moi qui le connais bien je la devine facilement, surtout avec le recul. Mon père refusait de quitter la ville parce que pour lui, c'était une question de principe et d'honneur, on ne doit pas fuir devant la menace même si elle a le visage de soldats barbares surarmés et assoiffés de mort. Je crois pouvoir dire que mon père aurait préféré mourir que partir. Après, c'est un choix que chacun est amené à faire dans des conditions extrêmes. Il n'y a pas de solution miracle à ce choix, c'est à chacun de décider. Pour un homme célibataire, il est plus facile de crier "Aux armes !" et partir au combat, que pour une mère de famille qui doit protéger ses enfants. Voila pourquoi on n'a pas le droit de condamner ceux qui ont fui la ville, ni ceux qui sont restés, ni personne. Mon père faisait partie de ceux qui voulaient rester. Mais sa priorité, c'était bien évidemment que nous restions en vie, ma mère, Mehmet et moi.
Bien sûr, tout ceci, mon père ne le disait pas. Il ne jouait pas le héros en clamant : "Rester ou mourir !" Comme tous les autres, il avait peur, peur de chaque jour qui passait, et ne faisait pas la morale à ceux qui partaient. La raison qu'il invoquait, quand la question de partir revenait, c'était tout simplement : pour aller où ? En Croatie ? La paix n'y tenait qu'à un fil. Dans ce qui restait de la Yougoslavie ? En tant que Bosniaques, ça aurait été se jeter tout droit dans la gueule du loup. Et puis en dehors de la Bosnie, nous n'avions pas tellement d'amis...
Il y avait quand même une solution, et pas des moindres : la France. Oui, la France. J'ai parlé une ou deux fois dans mes carnets de ma tante Sanela, qui était mariée à un Français et habitait ce pays. Elle était d'ailleurs venue deux ans plus tôt en vacances, nous l'avions hébergée pendant deux semaines, elle, son mari et ses deux fils. Elle était si contente de revenir au pays que nous les avions emmenés aux quatre coins de la Bosnie et de la Croatie. C'était un bon souvenir !

Image d'archives
Par contre, nous, nous n'étions jamais allés en France. De ce pays, je ne savais pas grand chose. J'étais capable de le placer sur une carte de l'Europe, je savais que sa capitale était Paris et qu'il y avait une tour Eiffel très grande. Ah oui, j'avais aussi entendu dire que là-bas ils avaient eu un chef au nom curieux et amusant de "Napoléon". Mais voila, mes connaissances sur la France se résumaient à peu près à ça.
Courant mai, l'électricité était presque toujours coupée. Idem pour l'eau. Et le téléphone, n'en parlons même pas. Mais le mois précédent les lignes étaient encore souvent opérationnelles, alors Maman avait échangé un grand nombre de coups de fil avec Sanela, qui était affolée pour nous et suivait l'actualité avec beaucoup d'angoisse. Dès les premiers jours du drame, Sanela a proposé à Maman de venir en France, de faire les démarches nécessaires. Et Maman prenait cette option très au sérieux. Seulement il était encore trop tôt pour envisager un tel exil. Mais en mai, avec les bombardements qui avaient augmenté en intensité, la solution était tentante. Alors mes parents en discutaient mais pour Papa, c'était hors de question.
Je précise que mes parents ne se disputaient pas. Ils n'étaient pas d'accord là-dessus, et ils en débattaient, mais jamais ça n'a dégénéré. Depuis la nuit de l'obus sur l'école, ils avaient compris que la pire chose qui pourrait nous arriver, c'était de nous déchirer les uns les autres. Finalement, Papa a convaincu Maman d'attendre encore un peu. Il disait que la situation allait s'arranger, que la Communauté internationale ne pourrait pas éternellement fermé les yeux sur le massacre et le pilonnage d'une capitale européenne.
Et pourtant, les semaines passaient sous les bombes et aucune main ne nous était tendue. Pire encore : la Communauté internationale avait décrété un embargo sur les armes vers notre pays. Autrement dit, il était interdit de vendre des armes à la Bosnie, avec cet argument hallucinant : "Nous n'ajouterons pas la guerre à la guerre en vendant des armes en Bosnie". Mais cette interdiction ne pénalisait que ceux qui n'avaient pas d'armes ! Les autres, les Tchetniks qui nous bombardaient, ils avaient récupéré tout l'arsenal de l'armée yougoslave, subtilisé par Milosevic au cours des années précédentes. Ils avaient pour eux des armes, une artillerie lourde, une aviation ! En face, les populations de civils se défendaient au fusil de chasse. Non seulement personne ne venait nous aider, mais encore on ne nous donnait pas les moyens de nous défendre.
Dire que le Maréchal Tito avait consacré une grande partie de son travail à se constituer une armée solide et puissante pour faire face à toutes les menaces, en particulier la menace soviétique... Si dans sa mort il a vu que cet armement servait non pas à repousser ses ennemis mais à ensanglanter ses propres villes et à anéantir son propre peuple, il a dû se retourner dans sa tombe.
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Mots clé : Siège de Sarajevo.
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