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lundi
15
septembre 2008

Sifflement

Rubrique : Enfance . Mots clé : Siège de Sarajevo.

L'obus était bel et bien tombé sur l'école. La pauvre ne ressemblait plus à grand chose, avec un mur éventré et des gravats tout autour. De la fenêtre de ma chambre je constatais les dégâts. Mon école, c'était un peu ma deuxième maison et j'avais mal de la voir détruite. Enfin... au moins l'obus était tombé à un moment où tout le monde était réfugié dans les caves. Alors qu'un autre obus, au cours du siège, est tombé sur une école pendant une leçon. Et là, ce fut autrement dramatique...

Notre maison était aussi dans un piteux état. Toutes les vitres avaient éclaté. Des milliers de débris de verre jonchaient le sol. Des débris de verre mais aussi de la terre, de la poussière ou je ne sais quoi. Alors Papa a décidé que désormais, on vivrait dans la cave. C'était le seul endroit sûr, la seule pièce où on ne courait à peu près aucun danger. Il a donc descendu un maximum de meubles pour la rendre encore plus habitable.

Mais moi, ce qui me tracassait par-dessus tout ce jour-là, c'est mon sifflement dans les oreilles qui n'avait toujours pas disparu. Diminué, oui, mais pas disparu. C'était très pénible, d'autant qu'il était accompagné d'une perte auditive. Et le moindre bruit trop fort me faisait souffrir les tympans. Alors Papa a décidé de m'emmener chez l'un de ses amis qui était médecin. Son cabinet était fermé mais il continuait de recevoir les gens directement chez lui. Mon père m'a fait monter dans la voiture, qui roulait alors pour une des dernières fois avant pas mal de temps. Les glaces de la voiture avaient également éclaté, il fallait faire attention en s'asseyant sur la banquette. Il roulait vite pour rester le moins possible exposé. Mais la conduite était difficile car il fallait contourner tous les obstacles engendrés par cette terrible nuit. Je contemplais avec effroi le spectacle qui défilait devant nous. C'était la désolation. Des habitations en ruine, des rues désertes, des chiens errants la queue entre les pattes à la recherche d'on ne sait qui, des épaves de voiture, des façades criblées de milliers d'impact d'éclats d'obus, des cratères dans la chaussée, des trottoirs défoncés. Et c'est dans ce décor sinistre et lugubre, désormais, que nous allions vivre.

Jamais les bombardements n'ont été aussi violents que cette nuit-là. Ni avant, ni après. Je parle de notre quartier bien sûr. Ailleurs, ce fut souvent pire à d'autres moments. Oui, Dieu merci, plus jamais les obus ne sont tombés sur nous avec autant de force. Mais le mal était fait, désormais notre petit monde était ravagé, notre maison se résumait à la cave, et notre quartier n'était plus que cette imitation d'amas de ruelles désordonnées et morbides.

Charrette
Image d'archives

Il y avait du monde chez le docteur, il a fallu attendre dans le couloir transformé en salle d'attente. C'était un vieux médecin, gentil et souriant, délicat et attentionné. Quand ce fut mon tour, il m'a demandé ce qui se passait et mon père a commencé à répondre à ma place. Le docteur l'a interrompu : il voulait que ce soit moi qui parle. Oui, c'était un très bon docteur, qui avait compris que la première chose à faire pour soigner un patient c'est de le laisser s'exprimer, lui faire dire la souffrance qu'il a sur le coeur. Parce qu'une maladie c'est avant tout un mal à dire, et quand on le dit, ça va déjà un peu mieux. Alors je lui ai raconté, au docteur, l'énorme "Boum" de la nuit précédente, suivi du sifflement strident dans mes oreilles. Et en faisant mon récit je tremblais de tout mon long et je bégayais, comme avant, comme du temps où je n'arrivais pas à aligner trois mots correctement. Mais c'est vrai que ça me soulageait de raconter tout ça. Je crois que le docteur a eu pitié de moi et de mon piteux état. Il m'a auscultée, écouté ma respiration, mon coeur, tout ça, puis il a testé mon audition de façon très "artisanale", en murmurant des mots près de mon oreille afin que je les répète. Et effectivement, en dessous d'un certain seuil, je n'entendais plus rien.

Il m'a toutefois rassurée, et m'a affirmé que ce phénomène était fréquent après un choc très bruyant, et que souvent, tout rentrait dans l'ordre au cours des trois semaines suivantes. Il ne pouvait pas garantir qu'il ne resterait pas un petit sifflement, ni que j'allais retrouver toute ma capacité auditive, mais il se voulait optimiste. Et il était si gentil et sympathique que je l'ai cru sur parole. Il a dit à Papa qu'il fallait désormais m'éviter toute émotion forte. Que pendant les trois semaines suivantes, il serait préférable que je ne quitte jamais la maison et que je dorme le plus possible. Pendant qu'il donnait ses recommandations, mon attention fut attirée par un drôle de cube multicolore sur son bureau. J'ai joué avec, et je suis tombée dans une telle concentration que le docteur s'est mis à rire et m'a dit : "Ca te plaît ? C'est un Rubik's cube, le but est de mettre toutes les faces de la même couleur. Mais c'est très difficile. Tiens, il est à toi, je te l'offre." Quel beau cadeau ! Mon père, bien sûr, par politesse, s'y est fermement opposé. Mais au moment de partir le docteur l'a discrètement glissé dans mes mains avec un petit clin d'oeil. Une fois dehors, Papa a vu le cube entre mes mains. Et il n'a rien dit, il a juste esquissé un petit sourire... Par la suite, ce cube allait m'occuper plusieurs heures chaque jour.

Le médecin ne m'avait pas menti : j'ai retrouvé toute ma capacité auditive en quelques semaines, et les sifflements à l'intérieur des tympans ont très fortement diminué, au point de n'être plus qu'un léger petit "biiiip" en continu dans l'oreille gauche. Celui-ci, il n'est jamais complètement parti. Aujourd'hui encore, seize ans après, je l'entends toujours, quand c'est le silence autour de moi. C'est un peu gênant pour faire la prière mais tant pis, c'est comme ça, c'est la vie, et je n'aurai jamais l'audace de me plaindre. Cette blessure de guerre est tellement dérisoire, quand je pense qu'au même moment des les hôpitaux de Sarajevo des hommes, des femmes et même des enfants se faisaient amputer un bras ou une jambe.

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Mots clé : Siège de Sarajevo.

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