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dimanche
14
septembre 2008

L'obus

Rubrique : Enfance . Mots clé : Siège de Sarajevo.

La traversée du mois d'avril nous avait semblé être une traversée de l'enfer. On se trompait : le mois suivant fut nettement pire. Dès les premiers jours de mai les bombardements ont atteint leur paroxysme, et dans beaucoup de quartiers de la capitale tout n'était plus que feu, incendie et destruction. C'était l'apocalypse à Sarajevo.

Jusqu'à présent, notre quartier avait été relativement épargné. Je me demandais comment ils choisissaient leurs cibles là-haut, les assassins qui nous tiraient dessus. Promenaient-ils leur canon sur la ville en se disant : "Tiens, je vais détruire un peu par ici et après un peu par là ?" On espérait que jamais ils ne s'en prendraient à nous mais il ne fallait pas trop rêver. Dans le courant du mois d'avril nous étions descendus une bonne dizaine de fois dans la cave, parfois pour quelques heures, parfois pour une journée ou une nuit entière, quand ça bardait dans les environs. Mais nous n'avions jamais été la cible précise des Tchetniks.

En ce mois de mai, une fois de plus nous avons dû descendre à la cave. On commençait à connaître le rituel, mais on ne s'habitue jamais à ces choses-là. Pourtant nous faisions le maximum pour penser à autre chose, pour ne pas écouter le carnage du dehors. Avec Mehmet on jouait aux échecs, du moins on essayait car la concentration était difficile. Mes parents lisaient. Ce soir-là on s'éclairait à la bougie car l'électricité était coupée depuis deux jours. Il m'a vite semblé que ça tonnait avec plus de force et plus de rage que d'habitude, un peu comme un long coup de tonnerre qui n'en finit plus. Oui, cette fois-ci, c'était pour nous. Plus moyen de jouer aux échecs. Ce n'était pas en continu, non, mais disons que toutes les cinq ou six minutes un obus s'écrasait tout près, suivi d'une déflagration qui faisait trembler les murs et le sol. Et les tremblements du sol, quand ça vous remonte au ventre en passant par les jambes, ce n'est pas franchement agréable. J'avais aussi peur que lors du premier jour. Je restais paralysée sur ma chaise, devant la petite table, devant l'échiquier et ses pièces immobiles, et en face de moi Mehmet tenait mes mains pour me rassurer un peu.

Bombardement d'une maison
Image d'archives

Quand tout à coup, ça a fait un BOUM! phénoménal. Comme un coup de foudre qui vous terrasse, à vous en éclater les tympans. Là je me suis dit : "Ca y est je suis morte", et j'ai vu ma vie défiler à toute vitesse. Il faisait nuit noire. Un aperçu de fin du monde. Pourtant j'étais encore assise sur ma chaise... Un sifflement strident hurlait dans mes oreilles. Je me suis collée les mains dessus en croyant que ça venait de l'extérieur mais non, c'était bel et bien en moi. Ca me sifflait en-dedans, j'étais paniquée car je ne pouvais arrêter cette torture, j'ai crié de toutes mes forces mais je n'entendais même pas ma propre voix ! Puis une lumière s'est allumée devant moi et j'ai vu le visage de Mehmet : il venait de rallumer la bougie qui s'était éteinte en tombant sur le sol. J'ai aussi senti des mains sur ma tête et mon corps, des mains qui me retournaient : c'est Papa qui me tenait fermement. Je voyais sa bouche s'agiter mais je n'entendais strictement rien. Alors mes parents m'ont entourée, morts d'inquiétude, pensant que j'étais devenue folle. Non, je n'étais pas folle, j'étais juste sourde.

Heureusement, le sifflement a diminué un peu et mon audition est en partie revenue. "Que s'est-il passé ? pensais-je. Un obus est tombé sur nous ? Sur la maison ? Au-dessus ?" J'imaginais déjà la maison en ruines juste sur la cave, et nous dans l'impossibilité d'en sortir, bloqués à jamais sous les gravats. Et je n'étais pas la seule : Mehmet et Maman aussi étaient persuadés que la maison était anéantie. Papa nous soutenait que non, et comme personne ne le croyait il a commencé à s'énerver. Et la discussion dégénérait car tout le monde était survolté et paniqué. Alors Papa s'est mis en colère pour de bon et a filé dans l'escalier qui montait à la maison. Et Maman, croyant qu'il allait tenter de quitter les lieux, a crié de toutes ses forces pour le retenir, et les cris de Maman me martelaient les oreilles fragilisées, je devais encore me plaquer les mains en suppliant Maman de s'arrêter. Rien n'y faisait, Papa a monté l'escalier et s'est engouffré dans la maison.

Il n'est resté en haut qu'une petite dizaine de secondes. Aussitôt il est redescendu en affirmant à peu près : "Voila, ce n'est pas tombé ici. Mais toutes les vitres de la cuisine ont éclaté. Y en a partout. Je n'ai rien vu dehors il y a trop de poussière, mais je pense que c'est tombé sur l'école ou dans la cour."

La pression retombant, Maman s'est écroulée sur le fauteuil et s'est mise à pleurer. Je n'en revenais pas. De toute ma vie je n'avais jamais vu de larmes sur son visage. D'ailleurs je pensais que seuls les enfants pleuraient, et que les adultes, des larmes, ils n'en avaient tout simplement pas. Papa s'est calmé et s'est assis à côté d'elle, l'a prise dans ses bras pour la consoler et s'excuser de s'être mis en colère. Et il a dit : "Faut pas qu'on s'engueule entre nous. Jamais." Moi, je restais complètement ébahie devant ma mère en pleurs. J'avais mal pour elle. Sa douleur, c'était la mienne. Ses larmes, je les sentais couler en moi, me remplir et me brûler le coeur. Papa m'a fait signe de venir et j'ai entouré mes bras autour de Maman. Elle m'a souri. Et à travers son sourire, je l'ai tout de suite reconnue. Elle ne pleurait déjà plus, elle était redevenue ma mère, ma "mère" dans le sens le plus large et le plus noble du terme, celle qui m'avait un jour donné la vie, et qui se battrait jusqu'au bout pour pas que je la perde.

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Mots clé : Siège de Sarajevo.

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