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vendredi
12
septembre 2008

Nermina nous quitte

Rubrique : Enfance . Mots clé : Siège de Sarajevo.

Nous étions dans la cave depuis plusieurs heures, pour la deuxième fois de ce fichu mois d'avril 1992. Dehors les obus pleuvaient, pas forcément dans les environs immédiats, mais en tous cas pas très loin. Dans la cave je regardais des images, en couleur, en noir et blanc, de vieilles images. C'est Papa qui me les avait données car il voulait que je pense à autre chose, que je n'écoute pas le carnage du dehors, que je ne regarde pas les murs vibrer.

Des images d'animaux, de villes, des photos, des dessins. J'ai toujours aimé les couleurs. Cette fois-ci, j'étais descendue toute seule dans la cave, je veux dire que Papa n'avait pas été obligé de me porter, mes jambes avaient répondu. Et mes dents ne claquaient plus frénétiquement, enfin je ne crois pas. Il faut dire aussi que la cave était désormais un peu plus confortable : tapis, chaises, fauteuil, livres, matelas, télé et même magnétoscope. Mais ce n'était pas le moment de regarder un film. Toute la cave était éclairée par une simple ampoule pendue à un fil. Celui-ci tremblait beaucoup, régulièrement, et sans le dire on espérait tous que la lumière resterait allumée. Mais à un moment... clic. Fini, plus d'électricité, plus de lumière. Plus d'images à regarder.

De toutes façons, la sécurité n'était pas moins grande dans le noir que sous l'ampoule allumée. Nous étions sept dans la cave. Oui, parce que Semso, sa femme Nejra et leur bébé logeaient chez nous depuis quelques jours, depuis que leur appartement était parti dans les flammes à Vojnicko Polje. Le bébé pleurait beaucoup, il criait à pleins poumons et sa maman n'arrivait pas à le calmer. Et moi, de l'entendre hurler, ça me fendait le coeur. C'est pas humain, un bébé il a besoin de coton chaud et de douceur, pas d'une cave humide et noire.

Le lendemain, le quartier portait de nouvelles blessures. Plusieurs habitations touchées. Mais pas de mort. Enfin je crois : mes parents s'arrangeaient pour que je ne sois pas au courant des évènements les plus tragiques. Jamais mon père ne m'aurait dit : "Là-bas, ils sont tous morts." Et je ne posais de toutes façons pas la question. L'électricité fut rapidement rétablie, dès midi le courant passait à nouveau. Le téléphone aussi fonctionnait. Il faut dire que tous les habitants de la ville employaient toute leur énergie à réparer, reconstruire, toujours et encore, et le plus vite possible, pour ne jamais se laisser submerger par la destruction massive. Papa a aussi profité de quelques accalmies pour installer un tuyau et un robinet dans la cave. Décidément, le sous-sol prenait de l'importance dans notre vie. Et on s'en serait bien passé. L'eau courante, de toutes façons, était régulièrement coupée et le robinet s'avéra à peu près complètement inutile. Durant avril, les heures passées dans la cave se sont multipliées. Et pour assombrir le tout, le printemps tardait à venir, le temps était souvent à la pluie. Mais le feu brûlait tellement en ville que l'eau du ciel ne suffisait pas à l'éteindre.

Feu
Image d'archives

Mais l'évènement le plus douloureux, le plus dramatique, celui qui m'a réellement mise à genoux, ce ne sont pas les bombardements, ce ne sont pas les maisons écroulées, ce n'est pas la fermeture de l'école, non... L'évènement le plus abominable, ce fut le départ de Nermina. Vous savez, c'est cette jeune femme si gentille dont Nedzad était amoureux mais qui, elle, aimait Josip. Maman m'a appris la triste nouvelle : "Nermina part en Croatie avec Josip." Ce fut comme un vrai coup sur ma petite tête. Non ! Pas Nermina ! Pas elle ! Je l'aimais autant que Nedzad et n'arrivais pas à imaginer ma vie sans elle. Le quartier, sans Nermina, ce ne serait plus vraiment le quartier...

Et pourtant elle est venue nous faire ses adieux le jour-même. Je ne pouvais retenir mes larmes et tout le monde était très mal à l'aise. Alors Nermina m'a dit : "Tu m'emmènes dans ta chambre ? Je voudrais te parler". Je suppose que c'est Maman qui avait dû l'informer à quel point j'étais mal. Une fois dans ma chambre, nous nous sommes assises sur le lit et j'ai pleuré à chaudes larmes en m'agrippant à ses vêtements. Nermina ne disait rien, elle passait sa main dans mes cheveux et faisait des bisous sur mon front. Puis elle m'a dit qu'elle regrettait de partir, qu'elle le faisait à contre coeur, qu'elle ne nous oublierait jamais quoiqu'il arrive, que j'étais la plus gentille petite fille qu'elle connaissait, que je devais garder espoir et confiance en Dieu, et qu'on resterait en contact. Et même qu'un jour on se retrouverait. Et que ce serait ici, à Sajarevo, et pas ailleurs. Et puis elle m'a expliqué qu'elle aimait Josip. Et que quand on aime un homme, ce qui paraît le plus important, c'est de vivre avec lui et de fonder une famille, et que moi aussi je vivrais ça un jour, plus tard. Ca, je la croyais sur parole. Je me souvenais encore du garçon rencontré au mariage quelques semaines plus tôt, et j'aurais sacrifié beaucoup de choses pour passer ne serait-ce qu'un seul instant avec lui.

Je lui ai demandé si elle allait dire au revoir à Nedzad, mais elle n'a pas su me répondre. Mais j'ai insisté, je lui ai dit que c'était important pour Nedzad, alors elle m'a promis de le voir. Et je sais qu'elle a tenu parole, car le lendemain j'ai vu le jeune homme et j'ai tout de suite constaté qu'il s'était passé quelque chose. Il était toujours amoureux de Nermina mais il avait compris depuis longtemps qu'elle et lui, ça ne serait jamais possible. Ce jour-là je l'ai senti moins en colère contre les bombardiers qui nous tiraient dessus. Il ne perdait rien de sa rage contre eux, mais elle était temporairement éclipsée par autre chose, un sentiment plus doux, plus pur, et sûrement beaucoup plus reposant.

Semso, sa femme Nejra et leur bébé ont passé quelques jours chez nous puis se sont installés dans la maison voisine, désertée par ses habitants. Au début ils avaient des remords à occuper une maison qui n'était pas la leur. Mais les habitants n'étaient pas près de revenir, c'est sûr, et notre maison n'était pas assez grande pour tout ce monde. Alors de temps en temps j'allais chez eux rien que pour voir Enko, le bébé. Je le prenais dans mes bras ou sur mes genoux et je restais une heure à le regarder, émerveillée par les miracles de la nature. Je lui parlais doucement, j'essayais de le calmer quand il était nerveux, et sa mère était heureuse de recevoir ainsi de l'aide. Je le berçais dans mes bras en me disant que moi aussi, un jour, je bercerais un bébé qui serait le mien. Ces séances de caresses étaient comme des petits rayons de soleil dans ce mois d'avril qui n'en finissait plus, entre les séjours forcés dans la cave, de plus en plus fréquents.

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Mots clé : Siège de Sarajevo.

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