A visiter : Bosnie sur le net | Forum Bosnie.
11
septembre 2008
Le couloir
Toutes les écoles de Sarajevo étaient désormais fermées. Pour mon grand désespoir, car j'aurais aimé pouvoir me changer les idées, voir les autres enfants et parler d'autre chose que des bombardements, de la guerre et des obus. Papa passait ses journées dehors, à aider je ne sais qui je ne sais où. Maman continuait d'aller travailler, mais seulement quelques heures par jour à peine. Le reste du temps, elle était si inquiète qu'elle parlait très peu, sauf au téléphone où elle restait accrochée pendant des heures, sauf pendant les coupures.
Alors mon grand frère Mehmet m'a appris à jouer aux échecs. Eh oui, j'ai appris ce jeu pendant le siège de Sarajevo. Par la suite, il nous est arrivé d'y jouer pendant des journées entières, lui et moi. Je passais aussi énormément de temps avec Bojana : nous étions devenues plus inséparables que jamais. Nous n'avions pas la permission de nous éloigner très loin de nos maisons, notre "territoire" se résumait pour ainsi dire à la rue qui longeait ma maison et descendait jusqu'à la sienne. Mais nous n'avions pas besoin de beaucoup plus. Son petit frère Bozidar nous suivait partout et ne semblait nullement tracassé par les évènements. Il paraissait tout à fait inconscient du danger qui planait sur nos têtes et continuait de crier et de courir comme il l'avait toujours fait. Ce qui agaçait beaucoup Bojana, qui se montrait pourtant plus calme et plus vigilante depuis que la catastrophe avait commencé. Oui, j'avais l'impression que Bojana n'était plus tout à fait la même. Elle parlait moins, restait pensive des minutes entières, chose qui ne lui était jamais arrivée auparavant.
Les gens fuyaient la ville par milliers. Des convois de Serbes, de Croates, et même de Juifs, quittaient la capitale en précipitation, les gens emmenant avec eux ce qu'ils avaient de plus précieux, pas certains qu'ils étaient de revenir un jour. Ca partait en voiture et en car pour la Croatie, la Serbie et bien d'autres destinations encore. Sarajevo se vidait, un peu comme le sang coule à flots d'une gorge tranchée. Chaque jour mes parents m'informaient que Untel était parti, que telle famille avait pris la route. Parmi mes camarades de classe, beaucoup étaient déjà loin de la capitale. C'est aussi à ce moment que nous avons eu connaissance des premiers morts. Une collègue de Maman était décédée chez elle, dans son appartement de Mojmilo. L'immeuble avait été bombardé et incendié, je n'ose même pas imaginer ce qui a pu lui porter le coup fatal : les obus ou le feu.
Pourtant, malgré ces évènements tragiques, il semblait bel et bien que l'intensité des bombardements diminuait progressivement. Oui, ça n'avait vraiment plus rien à voir avec ce que nous avions connu au début. Par moments c'était même le silence complet, à peine troublé par quelques tirs de carabine en provenance d'on ne sait où. Et si c'était terminé ? J'avais envie d'y croire mais tout le monde restait sur ses gardes. Tant que les Tchetniks seraient sur les montagnes tout autour, il ne serait pas possible de dormir en paix.

Image d'archives
Ceux qui ne fuyaient pas la ville faisaient de nombreux allers et retours pour emmagasiner de la nourriture. Je n'avais jamais vu autant de boîtes de conserves à la maison. Papa avait aussi aménagé la cave pour la rendre plus confortable, au cas où il serait nécessaire d'y retourner. Il s'y trouvait désormais un tapis, des fauteuils, la télé, le magnétoscope, des chaises, une table et des matelas. Malgré cela elle continuait de me paraître repoussante et désagréable.
Et puis les bombardements ont repris de plus belle sur la ville. Un véritable carnage sur les grands quartiers résidentiels, notamment la Dobrinja. Tout un symbole, la Dobrinja : c'était l'ancienne cité olympique, construite pour les Jeux de 1984. Depuis, c'était devenu une grande cité où il faisait bon vivre. En ce mois d'avril 1992, les Tchetniks se sont déchaînés dessus plusieurs jours de suite et l'ont anéantie sous une pluie d'obus qui n'en finissait plus de tomber. Heureusement la grande majorité des habitants avaient quitté la cité les jours précédents. Mais ceux qui étaient restés, et qui par miracle sont sortis vivants de cette destruction massive, parlaient tous d'immeubles détruits, de feu, de flammes et de mort.
Chez nous, au quartier, rien. Apparemment notre colline n'intéressait pas les assassins, du moins par pour l'instant. Sauf qu'à un moment on a entendu une gigantesque explosion, accompagnée d'une déflagration qui a fait trembler la maison. Encore pire que celle du premier jour. Nous nous sommes tous précipités dans le couloir, qui était la pièce la plus sûre après la cave. En effet, le couloir n'avait pas d'ouverture sur l'extérieur. Car pendant un bombardement il est très dangereux de rester dans une pièce où il y a une fenêtre : si un obus tombe dehors, la vitre vous explose en pleine tête. Tapis dans le couloir, nous attendions une deuxième déflagration pour nous précipiter dans la cave. Mais après vingt minutes, rien d'autre n'était tombé. Alors Papa est sorti dehors pour voir ce qui s'était passé et porter secours si besoin. Maman, Mehmet et moi sommes restés immobiles dans le couloir, assis sur le parquet, pendant une bonne heure. Papa est finalement rentré et nous a parlé des dégâts occasionnés : un obus était tombé sur une maison du quartier. Il n'en restait plus rien. Façade éventrée, toit écroulé, nuage de gravats et de poussière. Par bonheur la maison était vide : ses habitants faisaient partie de ceux qui avaient fui la ville. Sans ça ils auraient probablement tous été tués sur le coup. C'était apparemment un obus perdu car rien d'autre n'est tombé dans les environs proches ce jour-là.
La journée toucha à sa fin et nous nous sommes couchés, avec en bruit de fond le carnage qui nous parvenait depuis les nouveaux quartiers. Il fallait pourtant dormir et je crois que j'y suis parvenue. Pas longtemps. Je me suis réveillée en sursaut : j'avais entendu des cris et des pleurs dans la rue. Des cris de femme et de bébé, juste devant notre maison. Terrifiée, je me suis levée en courant pour aller voir quel était ce nouveau drame. Je suis arrivée dans la cuisine en même temps que Semso, un cousin de mon père qui s'est écroulé sur une chaise tandis que sa femme Nejra était toute secouée de spasmes, de tremblements, et poussait des cris incontrôlés, le visage noyé sous des torrents de larmes. Et tout ceci affolait le bébé qu'elle tenait dans ses bras. Dans leurs paroles tout un tas de mots se mélangeaient : le feu, les flammes, la destruction. Ils habitaient à Vojnicko Polje et ce quartier, cette nuit-là, brûlait de partout. Ils n'avaient plus rien.
Billet suivant : Nermina nous quitteBillet précédent : Surlendemain
Mots clé : Siège de Sarajevo.
Commentaires
Il n'y a pour l'instant aucun commentaire pour ce billet.
Ajouter un commentaire