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10
septembre 2008
Surlendemain
Le surlendemain de la nuit des premiers bombardements, l'école était officiellement fermée. Pourtant il y avait quelques enfants dans la cour et notre maîtresse était là. Maman a accepté que j'y aille, il faut dire que notre maison donnait directement dans la cour et qu'elle ne serait pas loin de moi en cas de danger. Nous étions très peu nombreux en classe, la salle semblait terriblement vide.
Bien sûr l'institutrice ne nous a pas fait un cours magistral. Elle nous a laissé la parole afin que nous exprimions notre ressenti, chacun notre tour. Elle pensait avec raison que nous avions besoin de lâcher un peu ce que nous avions sur le coeur. Tous les enfants ont beaucoup parlé. Quand ce fut mon tour j'ai gardé la parole pendant au moins une minute entière : je n'avais jamais autant parlé de ma vie. Les autres enfants étaient très surpris, je sentais qu'ils se disaient : "Tiens ? Voila qu'elle se met à parler maintenant." J'ai fait le récit condensé de notre nuit dans la cave, j'ai tout raconté. Enfin presque tout...
Dans l'ensemble nous avions tous le même récit à faire, on avait tous passé la nuit dans nos caves respectives, sauf ceux qui n'en avaient pas et qui avaient dû sortir pour aller dans celle de leurs voisins. Aucun d'entre nous n'habitait en immeuble, car notre quartier était fait de maisons individuelles. Mais on se disait que pour tous ceux qui vivaient dans les grands buildings de la ville la nuit avait dû être terrible. La nuit... mais aussi le présent. Car on entendait toujours, en continu, en provenance des banlieues de la ville, des bombardements incessants. Il semblait toutefois qu'ils allaient en diminuant et c'était plutôt rassurant. Après ça la maîtresse nous a fait faire du dessin et du coloriage. Pendant que nous dessinions elle nous faisait une légère leçon d'histoire, sur des époques très reculées de l'Antiquité je crois. En tous cas pas sur un sujet qui aurait pu avoir un quelconque rapport avec la situation présente.
Nous étions très peu nombreux en classe. Beaucoup d'enfants avaient déjà fui la ville avec leur famille. Des milliers et des milliers d'habitants embarquaient en voiture ou en bus pour des destinations étrangères. La capitale se vidait doucement mais sûrement, ce qui était le but recherché par les Tchetniks. Je savais que pour ma part, il n'était pour l'instant pas question de quitter la ville. Idem pour mon amie Bojana. Elle avait beau être serbe, toute sa famille proche ou éloignée vivait ici, à Sarajevo ou en Bosnie-Herzégovine. Elle était Bosnienne avant tout et sur plusieurs générations.

Image d'archives
A midi Bojana m'a emmenée un peu plus loin : elle avait quelque chose à me montrer. Elle m'a conduite jusqu'à l'endroit où était tombé le fameux obus qui avait fait si peur à tout le monde en faisant trembler toutes les maisons aux alentours. C'était impressionnant : un cratère de plusieurs mètres de large et de profondeur. A vous donner des frissons dans le dos. Par chance il était tombé sur un chemin de terre et non sur une habitation. Mais tout autour les maisons n'avaient plus de vitres et leurs murs étaient criblés de milliers d'impacts plus ou moins gros. Je ne comprenais pas bien. Je ne m'étais jamais posée la question, mais je pensais naïvement qu'un obus ne faisait des dégâts qu'à l'endroit où il retombait, et qu'il suffisait de se trouver un peu à côté pour être hors de danger. Mais Bojana, qui semblait mieux renseignée que moi, m'a expliqué qu'au moment où l'obus tombe cela déclenche un gigantesque souffle qui vous brise les murs et vous décapite les hommes à vingt mètres autour. Pire encore : en retombant, l'obus éclate en milliers de petits débris, et le plus petit de ces débris peut vous couper net une jambe ou un bras. Voila ce qu'elle m'a expliqué. D'un côté je lui en voulais de tenir des propos aussi terrifiants, mais d'un autre côté j'étais satisfaite d'en savoir un peu plus sur le danger qui nous menaçait. Ca peut toujours servir.
Autour de nous, on voyait passer beaucoup de soldats, les volontaires étaient de plus en nombreux pour défendre la ville. On croisait aussi des Casques bleus et nous avions déjà compris que ceux-là c'était des gentils et qu'ils étaient là pour nous protéger. Tout ceci était assez rassurant et pour ma part je me sentais de moins en moins terrorisée. Bien sûr l'inquiétude restait omniprésente, il suffisait de lever les yeux vers le gros de la ville pour voir s'élever des colonnes de fumée, mais cette peur était beaucoup moins grande que l'angoisse qui me paralysait encore l'avant-veille. Tout ce que j'espérais, c'est qu'on ait plus besoin de retourner dans la cave.
L'après-midi l'école fut fermée pour de bon. C'était désespérant : au moins en classe, on pensait à autre chose. Alors qu'à la maison, l'ambiance était très pesante. Papa est rentré en début de soirée avec Nedzad. Mon père avait passé la journée à aider les habitants, à droite à gauche, afin de rebâtir ce qu'il était possible de rebâtir en quelques heures. Mon père était charpentier mais savait se débrouiller en maçonnerie, en électricité, et d'une manière générale dans ce qui touche de près ou de loin à une maison. Ces connaissances, en temps de guerre, son très précieuses.
Quant à Nedzad, qui était en quelque sorte l'apprenti de mon père, il l'aidait dans sa tache. Mais il était très remonté et très en colère vis à vis des évènements qui s'abattaient sur nos vies. Nedzad était véritablement furieux d'entendre tomber les obus sur les maisons des pauvres gens. Il parlait de prendre les armes et monter tout de suite au combat ! Mais papa le raisonnait, lui expliquant que c'était bien d'avoir du coeur, mais que sans réflexion, il risquait tout simplement d'aller se faire tuer dès le premier jour. Il lui expliquait aussi que tout s'apprend, y compris le métier de militaire. On ne peut pas comme ça prendre un fusil et partir en guerre du jour au lendemain sans un minimum de préparation. Nedzad ne semblait pas tellement convaincu par ce raisonnement, mais comme il avait une confiance illimitée en mon père, il acceptait de l'écouter. Papa lui a demandé de patienter encore un peu, au moins tout le mois d'avril, voire plus. Ensemble, ils iraient aider les gens à réparer les dégâts, ce qui est aussi une bonne manière de résister. Et si, après un certain temps, la situation restait aussi catastrophique et désespérée, alors Papa lui a promis qu'il le laisserait rejoindre les soldats.
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Mots clé : Siège de Sarajevo.
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