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mardi
09
septembre 2008

La fièvre

Rubrique : Enfance . Mots clé : Siège de Sarajevo.

Au petit matin de la nuit des bombardements, quand j'ai ouvert les yeux, j'avais le front brûlant et à ma grande surprise je me trouvais au chaud dans mon lit. Avais-je rêvé ? Le carnage, la cave, les bombes, ce n'était donc qu'un cauchemar ? Hélas non, j'entendais dans le lointain la pluie d'obus qui n'avait pas cessé pendant toutes ces heures. Mais elle était désormais assez faible et éloignée, en tous cas je me sentais hors de danger.

Je n'en revenais pas. Après le tonnerre de la nuit, j'étais persuadée que Sarajevo serait anéantie, qu'il ne resterait plus rien debout, plus aucun bâtiment, pas même notre maison, et que tout le monde serait mort. Pourtant j'étais dans ma chambre et tout semblait intact. Je me suis levée malgré le mal de tête et ai entrouvert mes volets. Dehors la rue était étrangement vide mais on ne remarquait aucune anomalie. Toutes les maisons étaient là, indemnes, sans dégâts. Comme notre maison donnait sur la cour d'école, j'ai aperçu la salle de classe et des enfants à l'intérieur (les écoles de la ville ont toutes fermé le jour-même, ou le lendemain). Bien sûr il n'y avait que très peu d'élèves, un sur quatre ou sur cinq maximum, mais ils étaient là et la maîtresse aussi. Je me demandais surtout si Bojana était parmi eux, je ne distinguais pas bien. Et je me demandais vraiment ce qui s'était passé cette nuit, quelle était la part de réalité et de cauchemar, entre les bombardements bien réels et mon délire personnel.

Mehmet a vu que j'étais réveillée et est entré dans ma chambre. Après discussion, j'ai eu confirmation que tout était bien réel et que ça avait bombardé toute la nuit. Mais par chance, notre quartier avait été relativement épargné. Je me suis dit : "Avec tout le boucan que ça a fait, qu'est ce que ça doit être quand on est réellement au-dessous des bombes !" Dans le quartier, pas grand chose, hormis un obus tombé dans un chemin de terre à une cinquantaine de mètres de chez nous et qui paraît-il avait fait un gros cratère. C'est sans doute cet obus qui avait fait trembler les murs de la cuisine et nous avait fait précipiter dans la cave.

Maman est venue me voir pour prendre ma température : j'avais de la fièvre. Et c'est pourquoi elle avait décidé que je n'irais pas à l'école bien que celle-ci soit à moitié ouverte. Elle m'a dit qu'elle avait vu passer Bojana, et qu'elle allait bien. Quant à moi, il fallait que je me repose et que je reste au chaud sous les couvertures. Je lui ai demandé si les bombardements allaient continuer, elle m'a dit : "En tous cas ils ont diminué. Peut-être que ce soir ce sera complètement fini." Je lui ai aussi demandé où était Papa et elle m'a répondu qu'il était allé faire des courses. Quelle drôle d'idée, ai-je pensé, que d'aller faire des courses un jour pareil.

Puis je suis retombée dans un sommeil cauchemardesque, à cause de la fièvre et de tout le reste. En fin de matinée, j'ai entendu des voix d'hommes juste à côté de la maison. Ils parlaient très fort. J'ai senti une nouvelle crise d'angoisse m'envahir de la tête au pied : "Ca y est, ils sont là, ils vont entrer dans la maison et nous tuer tous." Mais non, certainement pas, car leur voix était forte mais pas colérique, et puis ils restaient sur place, et surtout la voix de la voisine est venue se joindre à la leur.

Colonne de fumée
Image d'archives

Alors je me suis levée à nouveau et j'ai jeté un coup d'oeil par la fenêtre. C'était effectivement des soldats mais on voyait tout de suite qu'ils étaient des nôtres. Ils étaient une douzaine, la moitié avait une tenue militaire, mais l'autre moitié n'en avait qu'une partie, un pantalon, une veste ou un casque. Par contre chacun avait une arme, carabine ou fusil. C'était des soldats volontaires qui avaient décidé de défendre la ville. En effet, dès les premiers jours du siège, beaucoup d'hommes ont rejoint l'embryon de l'armée de défense de la capitale. Certains étaient des militaires professionnels qui avaient déserté l'armée "fédérale" entre guillemets dans les mois précédents. D'autres étaient des hommes qui avaient effectué leur service militaire et avaient chez eux une tenue et une arme. D'autres enfin étaient de tout jeunes hommes qui n'avaient pas effectué leur service, mais qui étaient déjà prêts à partir au combat. Tous ces hommes se sont peu à peu organisés et sont devenus de plus en plus nombreux au fil des semaines et des mois, jusqu'à constituer une véritable armée de défense.

De les voir ainsi dans la rue, je me suis sentie rassurée. "C'est bon, ai-je pensé. Avec eux, les autres n'oseront jamais descendre jusqu'ici." Et le pire, c'est que j'avais en partie raison. Pour envoyer des obus sur nos maisons et nos immeubles, les Tchetniks étaient très forts. Mais dès qu'il s'agissait de combattre réellement, à armes égales, contre une autre armée, ils avaient peur. Il faut dire aussi que les Sarajeviens se battaient à la vie et à la mort, puisqu'ils défendaient leurs maisons et leurs familles. Comme on dit, il n'y a rien de plus dangereux qu'un animal blessé. Voila Sarajevo à cette époque : un animal blessé, presque mort, mais prêt à se déchaîner jusqu'à son dernier souffle, ne serait-ce que pour sauver l'honneur. Quitte à mourir, ce sera la tête haute, et pas les yeux baissés devant ces monstres qui n'ont aucun respect pour la dignité humaine.

Papa est rentré dans l'après-midi. Maman ne m'avait pas menti : il avait effectivement "fait les courses". La voiture en était pleine : nourriture, boîtes de conserve, produits de première nécessité. Tout le monde faisait le plein de vivres en ville, les magasins furent dévalisés. Papa a aussi rempli des bidons d'eau. Puis mes parents ont tout descendu dans la cave. Je les regardais sans poser de questions : j'avais parfaitement compris pourquoi ils faisaient tout ça. Parce qu'ils envisageant la possibilité de passer pas mal de temps dans la cave dans les jours et les semaines à venir. Bizarrement, ça ne m'a pas spécialement angoissée. Oui, on s'habitue vite aux choses. Même les obus, après tout ce temps à les entendre en bruit de fond, je n'y faisais presque plus attention. Ma fièvre avait diminué, je n'avais plus mal à la tête, alors j'ai pu manger avec eux le soir dans la cuisine. Maman a soulevé la possibilité de partir, de quitter la ville, et même le pays. Mais mon père l'a tout de suite interrompue : "Pas question." Moi j'ai quand même demandé : "Si on part on va où ?" mais Papa m'a dit de manger ma purée.

Comme toujours, ce soir-là, j'ai prié Dieu. Et comme toujours, ça m'a fait un bien fou et j'ai senti le calme revenir petit à petit. Je pensais très fort à Lui mais sans rien dire, car je ne voyais vraiment pas ce qu'il y avait à raconter. Lui demander de tout arrêter ? Je savais instinctivement qu'il n'avait pas besoin de moi pour savoir quand arrêter ce carnage. Lui demander que les obus tombent ailleurs ? Ce ne serait pas gentil pour les autres. Oui, des fois, il vaut mieux se taire que de dire n'importe quoi, surtout quand on s'adresse à l'Etre suprême. Et de toutes façons j'étais trop fatiguée pour articuler des paroles correctement.

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Mots clé : Siège de Sarajevo.

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