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08
septembre 2008
Bombardements
En haut des montagnes, tout autour de nous, les tirs de carabine se sont transformés en véritables coups de canon, aussi meurtriers et dévastateurs que la haine des Tchetniks à l'égard des habitants de la ville, et même à l'égard du genre humain en général. Complètements effarés, mes parents regardaient à travers la fenêtre de la cuisine les énormes colonnes de fumée noire qui s'élevaient depuis le centre ville.
Ils avaient commencé par bombarder Bascarsija, le centre historique de la capitale, le "quartier turc". Un peu comme pour tuer un animal, on touche d'abord le coeur. Et si ça ne suffit pas on tire sur le reste. Des colonnes de fumée noire s'élevaient un peu partout au-dessus des toits, de notre quartier à flanc de colline nous étions aux premières loges pour ce funeste spectacle qui nous laissait sans voix. La rue était déserte mais nous avons aperçu des voisins, eux aussi derrière leur fenêtre, nous faisant des signes qui voulaient dire : "Mais que font-ils ? Ils sont devenus fous ?" Non, fous, je pense qu'ils l'étaient déjà bien avant de tomber sur la ville.
J'étais complètement paniquée et n'arrivais pas à croire ce qui était devant mes yeux. Non, non, et non, je ne suis pas d'accord. Maman essayait de positiver : "Ne vous inquiétez pas, ils font ça parce qu'ils n'acceptent pas l'indépendance. Mais puisque tous les pays du monde l'ont reconnue, ils ne pourront pas s'y opposer longtemps. Ils ne peuvent quand même s'opposer à la volonté du monde entier !" Maman ne savait pas encore que les Tchetniks ne réfléchissaient pas ainsi. Ils se moquaient éperdument du monde entier, ils étaient là pour tuer un maximum de gens et s'approprier Sarajevo, point final.
Bien sûr une question me brûlait les lèvres : "Est ce que les obus ne vont pas finir par tomber près de chez nous ?" Papa n'en savait rien. A priori, non, car selon lui les cibles privilégiées étaient celles où il y avait le plus de dégâts à faire : les immeubles, les grands buildings. Dans notre quartier, il n'y avait que des maisons isolées.
Contrairement aux prévisions de Maman, les bombardements n'ont pas diminué. Au contraire ils n'ont fait qu'augmenter en intensité et en nombre au fil des heures. Par moments on n'arrivait même plus à distinguer la retombée des obus : c'était comme un coup de tonnerre en continu, des dizaines d'obus par minute. Puis on a entendu un sifflement suivi d'une forte détonation et les murs de la cuisine ont vibré. Celui-ci n'avait pas dû tomber très loin. Alors Papa a crié : "A la cave !" car c'était l'endroit le plus sûr. Mais moi je ne pouvais plus bouger, j'avais les jambes paralysées et quand j'ai voulu faire un pas je suis tombée par terre toute abasourdie. Alors Papa m'a prise dans ses bras pour m'emmener dans la cave.
Image d'archives
Par instinct, nous nous sommes blottis les uns contre les autres, tous les quatre, dans un coin de cette cave sombre et humide. D'ici on n'entendait un peu moins le carnage au dehors, mais ça continuait de faire beaucoup de bruit et de temps en temps les murs tremblaient. Le seul à garder son sang froid c'était Papa. Et la plus effrayée c'était moi. J'avais comme une grosse boule dans la gorge qui m'empêchait de parler et un mal au ventre insupportable. Mes dents claquaient à toute vitesse. Je ne pouvais rien y faire, mes deux mâchoires s'entrechoquaient à toute allure et Maman avait beau me serrer très fort dans ses bras, rien n'y faisait. La sueur coulait de mon front à grosses gouttes, j'étais terrorisée.
Voila où nous en étions réduits : blottis dans le coin d'une cave à espérer que la mort ne nous tombe pas dessus. Est-ce une situation décente pour des êtres humains ? Je ne pense pas. J'étais affolée. Je n'ai jamais eu peur de la mort car je sais que l'âme est immortelle. Mais même avec cette croyance, il y a en chacun de nous l'instinct de survie qui est comme une force irrésistible qui nous accroche à la réalité, au monde physique, dur et concret, et qui nous angoisse infiniment à l'idée de le quitter et de faire le grand saut dans l'inconnu de la mort.
Ce qui m'a fait revenir à la réalité, c'est quand j'ai senti un liquide tout chaud entre mes cuisses. Toute honteuse j'ai dû balbutier à Maman que j'avais fait pipi. A cause de la peur, c'était sorti tout seul. Mais elle m'a dit que ce n'était pas grave en passant sa main dans mes cheveux, comme elle le faisait si bien tous les soirs, quand elle venait me border dans mon lit en me disant des mots tendres. Alors Papa est remonté rapidement dans ma chambre, me ramener des vêtements secs mais aussi quelques cachets de paracétamol. D'habitude il ne me faisait jamais avaler ces trucs là, mais cette fois-ci c'était un cas extrême. La suite, je ne m'en souviens plus. Mes parents m'ont raconté que j'étais tombée dans une sorte de délire, je dormais en m'agitant, mon front était brûlant de fièvre et ils ont été très inquiets pour moi. Je crois me souvenir que dans mon délire je voyais du feu partout, toutes les maisons de la ville brûlaient autour de moi, un vieux monsieur attachait un jeune homme à un poteau et le brûlait vif. Mais heureusement le paracétamol a dû faire son effet car je me suis calmée petit à petit et j'ai fini par sombrer pour de bon dans un sommeil de plomb.
Aujourd'hui, seize ans plus tard, je tremble encore à y repenser. Ce fut la plus grande terreur de ma vie et je sais qu'elle m'a laissé des séquelles. On ne sort pas indemne d'une telle crise d'angoisse.
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Mots clé : Siège de Sarajevo.
Commentaires
J'ai été très touché par ce récit. Je découvre votre blog depuis peu, en lisant un peu dans le désordre. Ce qui c'est passé en Bosnie m'a énormément bouleversé. J'ai vécu ça avec l'impuissance et la révolte, et un immense sentiment de honte à l'égard des chefs d'états européens qui ont laissé se perpétrer ce crime abject. Les bosniaques ont été des victimes pleines de courage. Je continuerai à lire vos articles, petit à petit. C'est un beau témoignage, sincère et sobre. Je ne connais pas la Bosnie ni Sarajevo mais elles font un peu partie de ma vie car j'ai été vraiment touché par tout ça. Merci.
Merci à vous Denis.
Bonjour Dzana, j'ai 14 ans et j'ai un devoir où on me demande des informations sur cette guerre j'ai trouvé votre blog très interssant, j'ai pu recuellir beaucoup d'informations.
Bravo et merci.
Bonjour Merwane,
Je suis contente de le savoir, merci :)
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