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07
septembre 2008
Premiers accidents
En cette fin mars 1992, toutes les nouvelles qui nous parvenaient par la radio, la télé ou le journal, étaient désespérément mauvaises, pessimistes et inquiétantes. Nos hommes politiques n'avaient finalement pas réussi à s'entendre et les barrages armés avaient été remis en place aux portes de la ville, peut-être même en plus grand nombre qu'au début du mois. En ville les manifestations se succédaient, dans des ambiances toujours plus tendues et angoissantes.
Mon père, sentant peut-être que le pire allait arriver, a décidé que nous irions passer le week-end chez mes grands-parents, en Herzégovine. D'habitude nous ne faisions jamais le voyage pour seulement deux journées, car la route était longue et mauvaise. En sortant de la ville nous sommes passés devant un barrage. Les militaires étaient là, armés jusqu'aux dents de carabines et de révolvers mais ils ne nous ont pas arrêtés et nous sommes allés en Herzégovine sans encombre ni incident.
Mes grands-parents n'étaient pas beaucoup plus enthousiastes que mes parents. Quelques mois plus tôt, quand les combats faisaient rage à Dubrovnik, ils avaient vu passer dans leur village un bataillon de Tchetniks à bord de chars de l'armée fédérale. Et les Tchetniks, disaient-ils, avaient provoqué les villageois par des paroles insultantes, mais personne n'avait répondu et les choses en étaient restées là. Par contre, dans un village voisin, un groupe de réservistes avait incendié trois fermes. Je pense que mes grands-parents ont raconté des choses plus graves encore (des meurtres), mais pas devant moi.
Mon grand-père, pourtant, restait calme et mesuré. Il avait beaucoup de sagesse. C'était quelqu'un. Et puis il était très pieux, d'ailleurs si je crois très fort en Dieu aujourd'hui encore, c'est certainement en grande partie grâce à lui. Ce jour-là il m'a répété que quoiqu'il arrive dans la vie, il ne faut jamais cesser de prier, car c'est la plus grande source de réconfort sur terre. Il a aussi proposé à Papa de nous garder quelques temps, Mehmet et moi, le temps que les choses se calment à Sarajevo. Mais pour mon père, ceci était hors de question. Nous avons aussi évoqué ma tante Sanela qui vivait en France, car elle était mariée avec un Français. Si les choses tournaient vraiment mal, elle pourrait peut-être nous accueillir dans cet autre pays. Ma mère a bien retenu cette supposition mais mon père, lui, refusait d'en entendre parler. Quitter la Bosnie, pour la France ou pour toute autre destination, ce n'était pour lui même pas envisageable.
Image d'archives
Le retour fut plus difficile. Les Tchetniks qui gardaient les barrages étaient beaucoup moins indulgents avec ceux qui rentraient qu'avec ceux qui sortaient. La file d'attente était interminable car ils contrôlaient tous les papiers. Le voyage avait déjà été long, et là il fallait encore attendre une heure ou deux... Notre voiture a été arrêtée, comme les autres, et deux soldats armés se sont postés de chaque côté. A ma droite derrière la vitre, c'était un jeune militaire qui tenait son fusil de près, comme s'il était sur le point de faire feu à la première occasion. Le chef a fait signe à mon père de baisser la vitre, s'est appuyé sur la portière et a passé la tête à l'intérieur pour nous dévisager un par un avant de dire : "Papiers." Mon père avait pris soin d'emporter tous nos documents car il s'attendait à ce genre de contrôle. Le tchetnik a lu les cartes sans froncer un sourcil, il avait l'air maussade, agressif et méchant, ou bien il le faisait exprès pour nous faire peur. Il a dit des choses à mon père mais j'ai oublié quoi, je me souviens juste qu'il parlait très fort. Et puis finalement ils nous ont laissé passer. Après ça il n'y avait plus un mot dans la voiture, l'ambiance était lourde et chacun d'entre nous pensait à ce contrôle de papiers tout à fait exagéré, injustifié et déplacé.
A la télé, les nouvelles étaient catastrophiques. Pour la première fois on entendait les mots "tueries", "expulsions", "massacres", et on voyait des gens pleurer, des maisons brûler et des familles prendre la route. Et tout ceci se passait en Bosnie-Herzégovine, dans notre république, et pas au bout du monde. Alors mon père a finalement décidé d'éteindre la télévision. Il ne voulait pas que je vois ça, ni moi ni Mehmet, et a interdit que la télé soit allumée désormais, jusqu'à nouvel ordre. Sauf bien sûr pour regarder une cassette vidéo. La radio est restée allumée mais à toute petite dose.
Un évènement positif est toutefois venu redonner une lueur d'espoir dans l'âme des Sarajeviens : l'arrivée des Casques bleus. Ces soldats-là, pensaient les gens, c'est la Communauté internationale. Et personne n'oserait tirer sur la Communauté internationale. Les gens ne savaient pas encore que dans les mois à suivre, les Tchetniks n'hésiteraient pas à descendre de sang froid des Casques bleus français, des infirmiers de la Croix rouge ou des journalistes. En attendant cette nouvelle laissait miroiter l'illusion d'une paix encore possible et les gens ont accueilli l'entrée des chars blancs des Nations Unies dans des cris de joie et des scènes de liesse. "Nos sauveurs !" pensaient-ils naïvement.
Enfin, début avril, l'indépendance de notre république a été reconnue officiellement par la grande majorité des pays de la Communauté internationale. Ce jour-là Maman a déclaré : "Voila, nous ne sommes plus Yougoslaves, mais Bosniens. Et c'est très bien !" Moi, je ne voyais aucune différence, mais puisque Maman disait que c'était très bien, je la croyais sur parole. D'ailleurs elle n'était pas la seule heureuse : on entendait des coups de feu depuis le sommet des collines. Sans doute des jeunes qui fêtaient l'indépendance. En ouvrant la fenêtre on a cherché à voir qui pouvait bien faire une telle fête. Seulement le lendemain nous avons appris qu'en réalité, ce n'était pas des feux de joie que l'on avait entendus, mais les premiers tirs des Tchetniks sur la ville.
Une grande marche de joie a été organisée en ville. Après avoir descendu l'avenue du Maréchal Tito la foule est arrivée au bord de la Miljacka. Au moment de franchir le pont, les Tchetniks postés en face ont ouvert le feu et une jeune étudiante, Suada Dilberovic, est tombée raide morte. Après les massacres perpétrés aux frontières, c'était la première à mourir à Sarajevo. Cette fois-ci il n'y avait plus de doute possible : la guerre était là.
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Mots clé : Siège de Sarajevo.
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