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vendredi
05
septembre 2008

La dernière fête

Rubrique : Enfance . Mots clé : Siège de Sarajevo.

Les derniers froids de l'hiver enveloppaient Sarajevo. On sentait que les beaux jours arrivaient mais ma mère continuait de m'imposer le port de l'écharpe et du bonnet, qu'elle enfonçait par-dessus mes oreilles et jusque sur mes sourcils. La paix en Bosnie ne tenait plus qu'à fil, nous ne le savions pas encore mais quelques jours plus tard la tragédie allait commencer avec une rapidité et une violence que personne n'aurait osé imaginer, même dans les suppositions les plus pessimistes et les cauchemars les plus sombres. Des barrages armés avaient été placés tout autour de la ville, puis provisoirement retirés.

C'était en mars 1992, et l'un de nos jeunes voisins s'est marié. Une fête a été organisée au foyer, tout le quartier y était convié ainsi que les familles des heureux époux. D'ailleurs, à titre anecdotique, c'était un mariage mixte : le garçon était bosniaque et la fille était serbe. Ce fut un mariage purement civil, sans cérémonie religieuse à ma connaissance. Tout l'après-midi fut consacré à des festivités dans le quartier, qui était en quelque sorte un village à lui tout seul, et tout le monde fêtait le joyeux évènement dans la bonne humeur. Cette fête n'avait rien d'exceptionnel, seulement c'était la dernière que nous vivions dans Sarajevo en paix, voila pourquoi, entre autres raisons, elle est restée gravée dans ma mémoire.

Des artistes en herbe se succédaient sur l'estrade. Ce fut au tour de Bojana. Non parce que je ne l'ai pas encore dit, mais Bojana, elle chantait trop bien. Et en plus elle adorait s'exprimer en public : tout le contraire de moi. Elle arrivait vraiment à faire passer une émotion malgré son jeune âge. Tous ceux qui ne l'avaient jamais entendue sont restés bouche bée. Ce fut comme toujours un tonnerre d'applaudissements, et c'est moi qui applaudissais avec le plus d'enthousiasme car j'étais sa plus grande admiratrice. En plus j'adorais les chansons et les musiques, mes parents m'achetaient régulièrement des disques et des cassettes audio que je rangeais précieusement, peut-être pour me venger de ne pas savoir chanter.

Rue au Nord de Sarajevo
Rue au Nord de Sarajevo
Collection personnelle

Mais si cet après-midi est resté gravé dans ma mémoire, c'est à cause d'un curieux évènement qui m'a toute retournée. J'étais dans l'encadrure de la porte qui longeait la grande salle. Et là, juste devant l'estrade, j'ai vu un petit garçon que je ne connaissais pas et qui devait avoir le même âge que moi. C'est la première fois que je le voyais, il devait faire partie de la famille de la jeune mariée. Je suis restée scotchée sans comprendre ce qui m'arrivait. Pour la première fois de ma vie je venais de ressentir ce qu'on appelle un "coup de foudre". Je ne sais pas s'il est courant de le ressentir si jeune, mais à l'heure où je vous parle, jusqu'à aujourd'hui, en tout et pour tout dans ma vie, je n'ai connu cette émotion foudroyante que trois fois. Ce jour-là, c'était la première.

Bien sûr, j'étais amoureuse depuis des années de Jovo, un garçon de ma classe. Mais même pour Jovo ça n'avait pas été si intense. Je serais bien incapable de dire ce qui m'émerveillait dans ce garçon devant l'estrade, il y avait son regard, sa démarche et le son de sa voix que je captais par-dessus le bruit de la foule. De peur qu'on finisse par me remarquer, je me suis obligée à décoller et sortir dehors. Bojana et d'autres enfants jouaient sur la pelouse mais je ne suis pas allée les rejoindre. Je me suis assise dans un coin, les yeux dans le vague, le coeur encore palpitant, sans rien comprendre à ce qui venait de m'arriver. L'image de ce garçon était comme collée dans mes paupières : quand je fermais les yeux, je le voyais. Et je me sentais bien, reposée, attendrie et heureuse.

Le soir j'y ai beaucoup repensé. J'aimais bien imaginer des histoires avant de m'endormir. Ce coup-ci je me suis vue à un mariage, sauf que cette fois-ci c'était moi la mariée et lui mon époux. Je n'ai jamais su son prénom. Je ne l'avais jamais vu avant et ne l'ai jamais revu après. J'ai passé quelques jours à penser à lui du matin au soir et puis son image s'est dissipée, chassée par les évènements suivants beaucoup moins réjouissants. Parfois, je me demande pour quelle raison étonnante ceci est arrivé juste avant le drame, pourquoi ce premier coup de foudre est survenu au moment même où des paramilitaires et des soldats prenaient les armes et s'apprêtaient à tomber sur Sarajevo. Enfin c'est la vie, faut pas trop chercher.

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Mots clé : Siège de Sarajevo.

Commentaires

Le lundi 22 novembre 2010 à 17:48 par andrea

Rien n'est plus grave que la guerre car elle detruit tout chez les humains: leur vie, les souvenirs, les amours, la fraternite, l'espoir..... On n'est plus jamais la même personne après avoir vecu la guerre et avoir connu ses horreurs.... et malgre cette connaissance,que guerre peut nous apporter que la tristesse et chagrins, nous avons fait cette guerre.... Qqun peut me dire qui as gagné cette guerre:cette mère qui pleure avec son époux le fils unique? Cette fiancée qui ne va pas se marier avec l'amour de sa vie? Les enfants devenus orphelins de guerre? Cette soeur qui pleure son frère qui ne vas plus jamais sonner à la porte ? Cette femme qui se bat chaque jour de sa vie pour donner le meilleur a ses enfants devenus "les enfants sans père".... Avant, la fleuve faisait son chant et tout le monde sans distanction de race et de réligion sautait dans les eaux pour se baigner... aujourd'hui nous restons sur nos rives, on se regarde comme si on est des pires ennemis tout en souhaitant les pires malheurs a ces gens inconnus se trouvant de l'autre côté de la rive.... Pourqoui? Vous pouvez me dire pour qoui et pour qui?

Le lundi 22 novembre 2010 à 18:42 par Dzana

Bonjour Andrea,

Ce que tu dis est vrai, mais malheureusement, peu de gens pensent ainsi. Pourquoi ? Je pense que c'est parce que les gens vivent dans l'illusion, et attachent trop d'importance à des choses qui n'en ont pas : un morceau de territoire, de l'argent, du pouvoir... Et comme ce sont des choses très matérielles, ils emploient des moyens très matériels pour les obtenir : tuer, voler. Alors que pour les gens qui recherchent le bonheur, l'amour, l'amitié, il n'y a que des solutions pacifiques.
Espérons que l'humanité évolue petit à petit...
A bientôt et merci pour ton message.

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