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03
septembre 2008
La guerre près de chez nous
L'été 1991 fut chaud, le soleil cognait sur la montagne bosnienne, c'était une belle saison comme on les aime tant. Nous, on passait toutes nos journées dans ce qu'on appelait la "piscine", et qui n'était en réalité qu'une pataugeoire, dans la cour de l'école qui était juste à côté de notre maison. C'était les vacances mais l'accès y était libre, la cour restait grande ouverte, alors malgré la faible profondeur du bassin on s'y amusait comme des fous. Il y avait Mehmet, Bojana, Bozidar qui plongeait jusqu'à s'en cogner la tête, mais aussi plusieurs autres enfants du quartier venus profiter des joies de la baignade.
Mais pendant que l'on riait aux éclats dans cette piscine grande comme un aquarium, la guerre faisait des ravages à deux pas de chez nous, dans la Croatie voisine, en parculier à partir du mois d'août. Dans la journée je n'y pensais pas, mais le soir j'insistais pour regarder les informations à la télévision. Mes parents n'étaient pas trop d'accord, mais s'ils m'en empêchaient je leur posais des milliers de questions auxquelles ils étaient bien embarrassés pour répondre, si bien qu'au final il était plus pratique de me laisser suivre les actualités. Bien sûr je ne comprenais rien à la situation politique, mais je voyais les images. Je voyais les militaires, les chars de guerre, les populations devant s'enfuir sous le soleil d'été, la destruction et la souffrance, en un mot, toute la misère humaine.
Les vacances d'été se sont achevées et l'école a repris. L'institutrice, qui nous avait affirmé que les problèmes de la Croatie seraient vite réglés, était bien embarrassée. Plus le temps passait, plus les discussions devenaient nombreuses et mouvementées au sein même des groupes d'enfants. Ceux qui se sentaient les plus concernés, bien sûr, étaient ceux qui avaient de la famille en Croatie. Le débat revenait de plus en plus souvent. La maîtresse essayait d'éviter le sujet, ou de le détourner, mais inéluctablement il y avait un enfant pour lui demander : "Pourquoi il s'est passé ça hier en Croatie ? Pourquoi ils ont encore détruit une ville ?"
Nous avions tous des connaissances plus ou moins lointaines en Croatie. Papa y avait un ami qui habitait Zagreb, la capitale. Cette ville ne fut que faiblement touchée par les combats, mais son ami avait volontairement pris les armes pour défendre son pays. Papa s'inquiétait souvent pour lui. De temps en temps il l'avait au téléphone mais ne me répétait rien de ses conversations, je suppose que ça ne devait pas être amusant.

Image d'archives
Il y a eu la destruction de Vukovar et le bombardement de Dubrovnik. Là, ce n'était plus pareil, et plus personne ne pouvait me faire croire que tout allait bien et que tout allait s'arranger. Parce que Dubrovnik, je connaissais la ville, nous y étions allés plusieurs fois, d'ailleurs mes grands-parents habitaient tout près, en Herzégovine. Et c'est cette ville, où nous avions mis plusieurs fois les pieds, qui était assiégée ! La guerre n'était plus une rumeur lointaine venue du bout du monde, elle était là, juste à côté, dans ces lieux que nous connaissions bien.
Dubrovnik, merveille de la mer adriatique, cité médiévale éternelle, la plus belle ville de la côté dalmate. Dans le journal j'ai vu une photo où un canon pointait sur les remparts. Ils la bombardaient, ces fous pour qui la beauté d'une ville n'est rien. Le général commandant le siège avait d'ailleurs déclaré : "Oui, nous détruisons une très belle ville. Mais nous la reconstruirons encore plus belle."
En ville, il fut organisé des oeuvres humanitaires pour venir en aide aux victimes de la guerre. Nous y avons participé, avec Maman on a trié mes vêtements et en avons envoyé quelques-uns pour les enfants de Croatie qui avaient tout perdu. J'étais très contente de participer à cette oeuvre de charité car je me sentais vraiment mal pour tous ceux qui souffraient là-bas. Pour encourager les gens à aider les victimes, il y avait un jour dans le journal l'interview d'un homme qui se trouvait dans sa maison, pendant une séance de bombardements. Et au milieu de l'article se trouvait sa photo en noir et blanc : amputé des deux jambes. Cette photo m'a fait très peur, j'aurais aimé ne jamais la voir, et ce soir-là j'ai eu beaucoup de mal à trouver le sommeil.
De temps en temps, on voyait à la télévision la mine réjouie des politiciens qui affirmaient : "Ca y est ! Nous avons trouvé un compromis ! Tout s'arrange !" Mais dès le lendemain ou le surlendemain, les violences reprenaient. Toutes les propositions d'arrangement, qui pour la plupart émanaient de l'ONU, échouaient inéluctablement. Ca a duré plusieurs mois. Et puis un jour, un nouveau plan de paix fut accepté. Et celui-ci sembla fonctionner à peu près. Il se passa quelques jours sans affrontements, puis quelques semaines. La situation se calmait enfin.
C'était une paix très fragile et toute provisoire : il était évident qu'un jour ou l'autre, tôt ou tard, les populations qui avaient été chassées de leur ville chercheraient à y retourner. C'était une paix qui ne tenait qu'à un fil mais une paix tout de même, et les gens ont cessé de mourir pour quelque temps.
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Mots clé : Siège de Sarajevo.
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