A visiter : Bosnie sur le net | Forum Bosnie.
02
septembre 2008
On en parle à l'école
Comme tous enfants du monde, je savais ce que signifiait le mot "guerre". Mais comme la plupart des enfants d'Europe, je pensais que ça ne concernait que des époques lointaines, celles de nos grands-parents et de nos ancêtres, ou bien des pays situés à l'autre bout du monde et peuplés de barbares. "Rien à voir avec nous ! me disais-je. Ici, ça ne risque pas d'arriver !"
Je me souviens qu'un soir, après les informations à la télé, où ils nous avaient parlé des conflits en Israël, mon grand-frère Mehmet m'avait dit : "Tu te rends compte Dzana, là-bas en Israël, les enfants qui ont notre âge, ils n'ont jamais connu autre chose que la guerre." Et moi, qui ignorais où se trouvait Israël, ça m'avait beaucoup marquée, et je me suis dit que les petits garçons et les petites filles de là-bas devaient beaucoup souffrir. Il y avait aussi les garçons de mon âge, à l'école, qui "jouaient à la guerre," se prenaient pour des soldats, mimaient des scènes de combat et imitaient des fusils avec des bouts de bois. Voila, ce n'était qu'un jeu.
Et puis vint le mois de juin 1991 et cet évènement tout à fait extraordinaire : la Slovénie et la Croatie qui déclarent leur indépendance, le même jour. Tout le monde ne parlait plus que de cela, dans les journaux, dans les foyers et même à l'école. Je me souviens de plusieurs discussions, c'était juste avant les vacances d'été, je me demande même si elles n'avaient pas déjà commencé et si tout ceci ne s'est pas plutôt déroulé lors de l'atelier organisé dans l'école. Quoiqu'il en soit les discussions allaient bon train, et les enfants répétaient haut et fort ce qu'ils avaient entendu de la bouche de leurs parents. Ils en savaient beaucoup plus que moi, il faut dire qu'à la maison, mon père et ma mère n'abordaient jamais ces sujets-là. Certains enfants avaient même une opinion sur la situation : "C'est bien" ou "C'est pas bien", probablement l'opinion de leurs parents. Dans l'école il y avait des Musulmans, des Orthodoxes, des Catholiques, et des enfants issus de mariages mixtes, mais ça ne créait aucune tension particulière. Nous débattions librement de la situation actuelle, et l'institutrice avait bien du mal à nous expliquer les choses.
Nous lui demandions pour quelle raison la Slovénie et la Croatie se séparaient du pays. L'institutrice essayait de répondre sans entrer dans des considérations politiques et religieuses, chose très difficile. Elle nous disait quelque chose comme :
_ Si ces gens nous quittent, ce n'est pas forcément parce qu'ils ne nous aiment pas. C'est juste qu'ils ont envie d'essayer de vivre leur chemin. Dans la vie, il y a des personnes que vous aimez, mais ce n'est pas pour autant que vous allez vous marier ou devenir ami avec tout le monde ! Eh bien la Slovénie et la Croatie, c'est pareil. Ils nous aiment bien, mais ne veulent pas être mariés à nous.
Bon... pour la Slovénie, ça ne nous posait pas de problème, c'était loin comme région, et puis ils parlaient une autre langue. Mais pour la Croatie, c'était vraiment difficilement compréhensible ! C'était juste à côté, ils parlaient la même langue, et plusieurs de nos camarades étaient Catholiques. Les explications de la maîtresse ne nous ont donc pas tellement convaincus.
Image d'archives
Devant mon ignorance totale, le soir, j'ai demandé à mon père : "S'il te plaît, explique-moi les différences entre les Musulmans, les Catholiques, tout ça, et puis surtout, d'abord, nous, on est quoi ?" En effet, j'avais bien remarqué que tout le monde parlait de divers peuples et religions, mais nous les enfants on n'y connaissait rien, on ne savait pas qui était Musulman ou qui était Orthodoxe ou Catholique, et de toutes façons nous n'avions jusqu'à ce jour aucune raison de nous poser la question. Mon père m'a donné quelques explications sans rentrer dans les détails, et c'est ce jour-là que j'ai appris que nous étions des "Musulmans" (terme qui en Yougoslavie désignait une nationalité avant de désigner une religion).
Bon, d'accord. Aussitôt une deuxième question m'est venue à l'esprit :
_ Et Bojana, elle est Musulmane aussi ?
_ Non, chez Bojana, ils sont Chrétiens orthodoxes.
Alors là, je n'en revenais pas. J'avais beau chercher, je ne voyais strictement aucune différence entre Bojana et moi. Et j'étais même un peu triste qu'elle et moi ne soyons pas dans la même "ethnie". Mon père m'a expliqué que c'était simplement une histoire de famille et qu'il ne fallait pas trop chercher à comprendre, et que de toutes façons, ça ne changeait rien à la vie, et qu'ici à Sarajevo, tout le monde s'entendait très bien.
Forte de ces nouvelles connaissances, j'en ai parlé dès le lendemain à Bojana. Je lui ai dit :
_ Tu sais, toi tu es Orthodoxe, et moi, je suis Musulmane.
_ Oui, je le sais depuis longtemps ! Et alors ?
_ Heu, ben c'est tout...
Nous n'en avons plus jamais reparlé, elle et moi. Nous sommes toujours restées amies, et nos parents aussi. Jamais il n'y eut le moindre conflit entre nos deux familles.
A l'école, les discussions allaient bon train. On parlait des violences en Slovénie. C'était pas des blagues : ils les avaient montré la veille au soir à la télé. Encore une fois, la maîtresse a dû nous fournir des explications assez peu convaincantes. Elle se voulait rassurante :
_ Ne vous inquiétez pas, il y a effectivement quelques affrontements en Slovénie, mais rien de bien grave, et vous verrez que ça va vite s'arrêter !
Mais pour la Croatie, elle préférait éviter nos questions : elle pressentait certainement que les choses seraient plus complexes et plus graves. Par contre, quand on lui a demandé si elle pensait que la guerre viendrait jusque chez nous, elle a carrément rigolé :
_ Ah ah ! Mais non voyons, ici, ces problèmes n'existent pas !
Si elle avait su...
En attendant, les vacances d'été s'annonçaient très chaudes.
Billet suivant : La guerre près de chez nousBillet précédent : Les années d'avant la guerre
Mots clé : Siège de Sarajevo.
Commentaires
Il n'y a pour l'instant aucun commentaire pour ce billet.
Ajouter un commentaire