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lundi
01
septembre 2008

Les années d'avant la guerre

Rubrique : Enfance . Mots clé : Siège de Sarajevo.

Dire que la guerre en Bosnie est arrivée sans crier gare et que personne ne l'a vu venir, ce serait inexact. Les années 80 furent une décennie de crise et moi-même, qui n'étais qu'une enfant, je sentais sensiblement que chaque année était plus difficile que la précédente pour mes parents, financièrement parlant. Politiquement, j'étais trop petite pour suivre quoique ce soit. Mais à la maison, je voyais bien que certains mois étaient assez difficiles et qu'il fallait se serrer les coudes. Aujourd'hui, je vais parler des années d'avant guerre, de l'ambiance qui régnait alors à Sarajevo, telle que j'ai pu la ressentir du haut de mon jeune âge.

Je me pose la question de savoir quelles différences il pouvait y avoir entre la vie d'un enfant à Sarajevo dans les années 80, et la vie d'un enfant dans une grande ville de France à la même époque. Eh bien, je pense que les différences n'étaient pas si nombreuses. Pour les adultes, oui, certainement, car la Yougoslavie était un pays communiste. Mais pour nous autres enfants, nous avions je crois les mêmes coutumes. Le matin on partait à l'école, on en rentrait le soir, on avait des devoirs à faire, des instituteurs, des contrôles. On jouait dans la rue un peu, on aimait la luge et les bonhommes de neige. On mangeait dans la cuisine en racontant notre journée, après quoi mes parents regardaient la télé, surtout mon père, surtout quand il y avait du sport.

Le sport, parlons-en, pour Papa et Mehmet c'était sacré. D'autant plus à qu'à cette époque où la Yougoslavie était encore unifiée, nos équipes nationales remportaient de bons résultats dans plusieurs disciplines. Bien sûr, en numéro 1 venait le foot, et chaque fois qu'il y avait une coupe d'Europe ou du monde, tout le pays était derrière notre équipe, et personne ne se posait la question de savoir qui était serbe, ou bosniaque, ou slovène ou autre, parmi les joueurs. Je me souviens notamment de la coupe du monde de 1990, je ne sais pas du tout à quelle position avait terminé la Yougoslavie, mais je me souviens bien qu'à la maison et à l'école, tout le monde ne parlait que de ça !

La télévision était souvent allumée chez nous, mais jamais pendant les repas, car mes parents voulaient privilégier la conversation et ils avaient bien raison. Cependant mon père avait acheté un magnétoscope. Oui, je m'en souviens très bien, une espèce d'engin tout rectangulaire et sans télécommande, Papa fut probablement l'un des premiers Yougoslaves à en faire l'acquisition ! C'était tout nouveau comme appareil, en Yougoslavie comme ailleurs en Europe. Oui, mon père adorait le cinéma, et voulait s'enregistrer des films. Ce qui nous fut extrêmement précieux, plus tard, pendant le siège de la ville, car nous avions plein de cassettes vidéo à visionner pour nous distraire, du moins quand l'électricité n'était pas coupée. Cet achat, il l'avait fait avant que la situation financière ne soit vraiment préoccupante. Oui, je tiens à préciser que mon père n'est pas du tout du style à faire des achats superflus si le pain manque. Si je parle de ce détail du magnétoscope, c'est simplement pour bien faire comprendre que la vie était "normale", que tout était naturel et assez semblable, je pense à la vie dans un autre pays d'Europe.

Femme portant de l'eau
Image d'archives

Pourtant, la crise économique était bien là. Que s'est-il passé ? Le 4 mai 1980 était mort le maréchal Tito après trente-cinq ans de règne. Je n'étais pas née mais tout le monde m'a raconté que ce furent de longues journées et de longues semaines de deuil national. Le peuple pleurait celui qui avait jadis libéré la Yougoslavie, et se posait la question : "Et maintenant on fait quoi ? Et comment ?" Tout le monde était désemparé. Surtout que Tito n'avait absolument pas préparé sa succession, ni économiquement, ni politiquement. Et il laissait derrière lui une dette colossale. Pendant toutes les années de son commandement, le pays avait vécu heureux, comme dans un doux rêve, l'argent rentrait comme par miracle, tout le monde avait un toit, une voiture, du pain et une télévision. La vie était belle, très belle, trop belle pour ne pas cacher quelque chose de louche. Et ce quelque chose, c'était les emprunts colossaux faits par Tito à d'autres pays. Dans les années 80, les autres pays ont réclamé les remboursements, et la Yougoslavie s'est progressivement enlisée dans une crise économique grave et profonde, qui n'a fait que favoriser le terrain aux extrémistes de tous bords. Au début des années 90, l'inflation battait tous les records : 2600 % ! (non non, il n'y a pas un zéro de trop, les prix étaient multipliés par 26)

A la maison, je sentais bien que la situation n'était pas des plus réjouissantes. Mes parents travaillaient, mon père était charpentier, ma mère secrétaire dans les bureaux de l'université. Nous étions des gens simples. Comme tous les autres. C'était le communisme : tout le monde était à peu près logé à la même enseigne. Il n'y avait pas de jalousie possible. Dans les familles, dans les quartiers, les gens s'aimaient bien. Mais cette crise économique minait le moral des gens et laissait parfois la place à la colère et au mécontentement. Ce n'était pas l'enfer, non, loin de là, nous n'avons jamais manqué de nourriture. Mais en hiver, sur la fin, c'était potage tous les soirs. Ce même hiver, la chaudière était tombée en panne. Comme il ne restait plus que quelques semaines de froid, Papa a décidé d'attendre avant d'en acheter une autre. Alors qu'il n'aurait pas hésité une seule seconde quelques années plus tôt (l'achat du magnétoscope, c'était bien avant). De même, chaque été nous partions en vacances. Pas bien loin : sur la côte dalmate. Mais on y restait un certain temps et on profitait. A l'été 1990, nous n'y avons passé que quelques jours, presque en coup de vent, et n'avons vraiment pas fait de folie. Quant à l'été 1991, la situation politique en Croatie ne permettait plus qu'on s'y risque.

Mais n'allez surtout pas croire que nous étions malheureux. Non, vraiment, malgré les difficultés financières, il régnait dans Sarajevo une telle ambiance de bonne humeur et de camaraderie que ça permettait de supporter tout le reste. Comme on dit, l'argent ne fait pas le bonheur, à condition bien sûr d'avoir le minimum pour vivre correctement. Ce qui faisait le bonheur, à Sarajevo, c'était ces liens amicaux entre les familles, les voisins, les gens. Dans le quartier, tout le monde connaissait tout le monde. Ma meilleure amie était Bojana, et ses parents étaient désormais amis avec les miens, bien qu'ils soient Serbes et nous Bosniaques. Les querelles politiques et religieuses étaient complètement absentes, n'en déplaise aux intégristes de tous bords.

Et puis, c'est aussi dans la difficulté que les liens se resserrent. Les gens partageaient ce qu'ils avaient. Chez Bojana par exemple, il y avait un potager et des poules. Eh bien ses parents nous donnaient souvent des oeufs et des légumes, tandis que mon père les a aidés à refaire une partie de leur maison. C'était amical, c'était simple, c'était sain. Voila pourquoi, malgré le manque et les privations imposées par la situation économique de la fin des années 80, et surtout du début des années 90, j'ai le souvenir d'avoir passé une enfance heureuse, épanouie et bien remplie !

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Mots clé : Siège de Sarajevo.

Commentaires

Le dimanche 04 janvier 2009 à 01:35 par Djamel

j'ai l'impression de vivre l'histoire de ton pere et de ta famille

Le mardi 26 janvier 2010 à 00:03 par medina

Merci beaucoup pour tes histoires.

Le lundi 31 mai 2010 à 11:49 par Nokomis

Merci à toi, je suis née un an avant la guerre et je dois dire qu'a Sarajevo l'enfance n'était pas aussi épanouie.

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