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samedi
30
août 2008

La guerre

Rubrique : Enfance . Mots clé : Siège de Sarajevo.

Maintenant, il faut parler de la guerre. J'ai raconté mes souvenirs d'avant, plus tard je raconterai ceux d'après, mais le moment est venu de mettre par écrit cette période qui a bouleversé ma vie, comme celle des quatre millions de personnes qui ont eu la malheur de se trouver sur le sol de la Bosnie-Herzégovine en 1992. Sur ces quatre millions, la moitié a dû changer de région, avec tous les drames humains qu'engendrent les déplacements massifs et forcés de populations entières. Je fais partie de ces gens qui n'avaient rien demandé à personne et qui ont dû quitter leur maison et leur ville. Tout a été très vite.

Pourquoi raconter cela ? Pourquoi remuer des souvenirs douloureux ? "Douloureux", le mot est faible, ce fut une traversée de l'enfer, un cauchemar quotidien. Pourtant... même dans les moments les plus désespérés, il y avait cette âme qui vivait encore, cette envie de vivre coûte que coûte et de s'aider les uns les autres, entre victimes. C'était l'horreur, oui, mais au milieu de cette horreur il y avait une solidarité entre les habitants qui dépassait tout ce qu'on peut imaginer. Là, l'entraide, le soutien moral et physique, le partage, n'étaient pas des mots en l'air. En parlant du siège de Sarajevo, je souhaite parler des horreurs, mais aussi et surtout de cette énergie de vivre qui nous animait tous, qui nous permettait de continuer d'apprécier chaque seconde de silence qui passe, et de vraiment comprendre ce qu'est la vie.

Et puis c'est naturel. Depuis toujours, les hommes aiment raconter ce qu'ils ont vécu, en particulier les moments difficiles. La quasi-totalité des autobiographies sont des souvenirs de combats, de résistance et d'épreuves. Le bonheur ne se raconte pas tellement, alors que pour décrire les souffrances humaines, des bouquins, là il en faut quelques uns.

Cimetière à Sarajevo
Image d'archives

La guerre de Bosnie ne fut pas une guerre classique, ni une guerre "traditionnelle", qui aurait vu s'affronter principalement des soldats de métier, dans des armées organisées. Non, la guerre de Bosnie toucha avant tout les civils, hommes, femmes, enfants. Ce fut avant tout une guerre de massacres, de tueries, de boucherie sans limite. Des hommes entraient dans des villages et tuaient tout le monde sur place, des villes étaient assiégées, leurs habitants mouraient de faim et de froid, des hommes patrouillaient en voitures civiles, sortaient à un endroit et tiraient sur tout ce qui bougeait, des femmes étaient emmenées et parquées dans des camps de viol (c'est le terme), des hommes étaient emprisonnés dans des camps de concentration. Les combattants eux-mêmes étaient souvent des civils volontaires, sans véritable formation militaire. Il y avait des tueurs partout, et entre les tueurs et les civils se trouvaient les Casques bleus de l'ONU, les médecins de la Croix rouge, les journalistes du monde entier, qui ont eux aussi reçu quelques balles perdues. Un véritable labyrinthe de relations politiques et économiques, auquel personne ne comprenait rien. Tout le monde tirait sur tout le monde. Dans les campagnes, dans les rues, sur les trottoirs. Des tireurs d'élite se cachaient dans les immeubles et visaient les passants, en bas. Les bandits se transformaient en guerriers, certains ennemis publics n°1 bien connus des services de police sont devenus des héros de guerre, de chefs de gang ils s'étaient reconvertis en chefs d'armée. Il régnait en Bosnie une angoisse et une terreur permanentes qui pourrissait la vie des gens. Beaucoup sont morts, beaucoup ont simplement perdu la raison, et à l'heure où je vous parle, ils sont encore dans des hôpitaux psychiatriques de Sarajevo ou d'ailleurs, à guetter autour d'eux un sniper, à chercher leur maison détruite ou leur enfant tué depuis quinze ans. Voila ce qu'il faut savoir de cette guerre, qui ne fut pas une "guerre civile", comme le prétendaient les politiciens étrangers, mais qui n'était rien d'autre qu'une guerre de nettoyage ethnique pur et simple.

Et moi, dans tout ça ? J'étais encore une enfant, mais plus pour très longtemps. Avant le siège de Sarajevo, j'étais heureuse et innocente. Après, au fil des mois et des années, je suis redevenue heureuse. Mais innocente, non, impossible après avoir vu ce dont l'homme est capable. Je ne comprends toujours pas comment un homme, un être humain avec une tête, deux bras et deux jambes, peut charger un lance-roquettes, le diriger sur une ville en visant une maison, et en espérant dans son coeur que la maison n'est pas vide et que sa roquette va tuer une famille. Comment un homme peut faire ça, et pire, jubiler de le faire ? On aura beau dire tout ce qu'on voudra, la désinformation, la transmission de la haine de génération en génération, ça explique mais ça n'excuse pas. Heureuse, je le serai toujours, j'aime la vie, je suis née comme ça et je le resterai quoiqu'il arrive, en tous cas je ferai tout pour, et je tiens à mourir dans le bonheur. Après, l'innocence, de toutes façons, un jour ou l'autre, on la perd. Mais moi, j'aurais bien aimé attendre quelques années de plus.

La vie en Yougoslavie, dans les années 80, était dure. Mais bon sang on faisait avec, et on était heureux. Je revois Sarajevo avant la guerre, ces images restées dans mon coeur. Je revois le boulevard principal, ce bon vieux tramway qui file doucement, l'eau de la Miljacka qui coule paisiblement, et des gens qui vont chacun à leurs petites affaires, des gens simples, des braves hommes et des braves femmes qui ne demandent rien à personne. Parmi ces gens, combien sont morts, combien ont dû quitter leur ville ? Je revois surtout mon quartier, sur une colline du Nord de Sarajevo. Je revois ces douces ruelles, pavées, goudronnées ou en terre, ces petites maisons qui se suivent dans le désordre le plus complet, et mon école, et le foyer... Ces images se bousculent avec celles, quelques mois plus tard, des mêmes rues aux pavés déchaussés, des mêmes maisons aux vitres absentes, aux murs écroulés ou aux charpentes renversées. Des passants qui rasent les murs l'oeil hagard, des corbeaux qui fouillent les ruines, des épaves de voiture abandonnées. J'étais petite, je ne comprenais rien. Mais les grands non plus ne comprenaient rien. Au début ils disaient tous : "Ca ne va pas durer longtemps. Ca va vite s'arranger. Tout va rentrer dans l'ordre." Les informations arrivaient au compte goutte, et bientôt ce fut l'incompréhension la plus complète. L'Histoire avec un grand H, je ne l'ai apprise que quelques années plus tard, en effectuant des recherches depuis la France, car j'avais besoin de comprendre. Mais l'histoire avec un petit h, je veux dire mon histoire à moi et à ma famille, ça, je n'en ai pas oublié une miette, et c'est à cela que je vais consacrer mes prochains billets.

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Mots clé : Siège de Sarajevo.

Commentaires

Le samedi 01 août 2009 à 16:12 par Amalka

Bonjour.
Je suis très touchée par vos billets, et par ce site, que je trouve extrêmement bien fait, personnel, et émouvant.
J'écris en ce moment un scénario dont deux des trois personnages principaux sont bosniaques, de Sarajevo, et la troisième française, originaire du Kosovo.
Je suis moi-même française, de Paris, d'origine tchèque, et ai longtemps été amoureuse d'un bosniaque de Jajce.
Si vous habitez Paris, je serai ravie d'avoir l'occasion de partager un café. Votre opinion sur des questions que mon scénario m'amène à me poser me serait d'une aide précieuse.
Si vous n'habitez pas Paris, mais que recevoir mes questions ou des mails de ma part ne vous dérange pas, vous avez mes coordonnées.

En vous souhaitant une excellente journée,
Amélie

Le mercredi 16 décembre 2009 à 16:33 par templier

bravo pour se temoignage sur la bosnie
il et vrais que t on pays et joly
domage que je l ai connu quand temp que soldat
de l ifor 1995 1996 paix et serainite
a ceux qui sont tomber pour les droit de l homme
et de la liberter amities sincere a toi et tes proche

un soldat francais

Le lundi 31 mai 2010 à 11:54 par Nokomis

Un grand merci pour ton témoignage et on site. Comme tu dit, il faut en parler car cette "guerre" est effectivement tombée dans l'oublie collectif.

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