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19
février 2012
Cacao (3)
Dans mon dernier billet, je m'étais arrêtée au moment où, dans la brume du petit matin, nous venions de passer le croisement entre la Comté et l'Orapu. Désormais le décor était très différent et beaucoup plus joli : la rivière était plus petite, moins large, le courant moins fort, les berges clémentes et accessibles et non plus encombrées de ces inextricables palétuviers qui nous avaient donné tant de fil à retordre le jour précédent.
Partis de très bonne heure, avant le lever du soleil, nous avons pagayé presque toute la matinée, profitant de la marée montante. Le cheminement de la rivière était lui-même plus original : finies les interminables lignes droites de la veille, désormais le cours d'eau décrivait des courbes, marquées de virages et de coudes assez prononcés. Le ciel était gris et menaçant, mais nous sommes par chance passés au travers des averses. En fin de matinée, on a débarqué sur une petite berge, on s'est enfoncé d'une centaine de mètres dans la forêt et nous avons monté notre petit campement pour y passer l'après-midi, la soirée et la nuit.
L'endroit était parfait : rien que d'immenses arbres aux troncs énormes. Ce genre de décor est idéal, car les grands arbres empêchent la lumière de venir jusqu'au sol, interdisant aux petites végétations (ronces, arbustes à épines, etc) de pousser. Ainsi le sol était propre, clair, dégagé, on pouvait y marcher en tout sérénité sans avoir l'impression d'étouffer dans la végétation. Vers midi, quand tout fut installé, j'ai décidé de faire une petite sieste car j'étais encore fatiguée des émotions de la veille, et de cette très longue matinée de pagayage. Alors que je m'endormais, mon compagnon, lui, commençait à couper du bois pour faire du feu. Et c'est lui qui m'a réveillée un peu plus tard en s'écriant :
_ Ça y est ! Quand même !
Je me suis redressée dans mon hamac et ce que j'ai vu m'a un peu étonnée : Gaétan était debout à quelques mètres de moi, torse nu, trempé de la tête aux pieds, tout tacheté de boue, et à ses pieds flambait un joli petit feu.
_ Quoi ? Qu'est ce qui se passe ? ai-je demandé.
_ Ça fait juste deux heures que je galère pour allumer un feu ! Tout le bois est trempé, c'est chaud ! J'ai fait un premier feu il y a une heure, mais la pluie l'a éteint et j'ai dû recommencer.
Eh eh, ça faisait deux heures que je dormais et je n'avais rien vu ni rien entendu, ni les coups de machette sur les grosses bûches, pas même l'averse qui s'était abattue sur la forêt, pendant que mon mari se fatiguait à couper du bois et allumer deux fois le feu. En tout cas, depuis qu'on est en Guyane, il pratique beaucoup d'activités physiques, et son corps en est de plus en plus musclé. Et j'aime bien ça :) Voila pourquoi je préfère que ce soit lui qui s'occupe de tous les trucs physiquement difficiles.
Ensuite nous sommes partis à la recherche d'une vieille souche d'arbre, car là-dessous se trouvent en général quantité de petits asticots et vers de terre, idéal pour servir d'appât à la pêche. On s'en est fait un petit stock et mon compagnon est parti pêcher au bord de la rivière, tandis que ma mission consistait à entretenir le feu. Ce n'était pas difficile : Gaétan avait préparé tout un tas de branches et de bûches, je n'avais plus qu'à les mettre dans les flammes au fur et à mesure. Et puis cette fois-ci il avait pris la précaution de l'allumer sous la bâche, car pas question qu'il s'éteigne à la moindre pluie.
C'est alors que j'ai eu l'idée de faire un peu de café. J'ai rempli d'eau notre petit marmiton et je l'ai placé au-dessus des flammes en le maintenant sur des fourcas (petites branches en forme de V). Malheureusement, je suis tellement maladroite que j'ai réussi à renverser le marmiton sur le feu ! Ca a fait un gros et long "pschhhhhhhhhht" tandis que la vapeur d'eau s'élevait dans les airs. "Mais quelle idiote !" me suis-je dit. Je venais d'éteindre en deux secondes le feu que Gaétan avait mis deux heures à allumer. Heureusement qu'il était au bord de l'eau, car s'il avait vu ça, je pense que ça l'aurait un peu énervé ! Et surtout heureusement qu'il restait encore une ou deux petites flammes qui se battaient en duel. J'y ai ajouté des petites branchettes en ventilant au maximum et en disant : "Rallume-toi petit feu ! Rallume-toi !" Et petit à petit j'ai réussi à rétablir la situation, refaire une bonne flambée, faire chauffer l'eau et deux tasses de café.
Je suis allée apporter une tasse à mon mari. Sa pêche se passait bien : que des petits poissons, mais en bonne quantité. Jolie friture en perspective ! Il m'a demandé :
_ Ça va le feu ? Tu gères ?
_ Oui ! Facile !
Ai-je répondu. Puis je suis retournée au campement car j'y avais repéré une petite curiosité : une colonne de fourmis légionnaires. Cette fourmi est parmi les attractions les plus intéressantes de la forêt. Elles vivent en colonies pouvant atteindre plusieurs millions d'individus. Elles ne forment pas de fourmilières définitives : ce sont des fourmis nomades qui se contentent de bivouacs temporaires pendant quelques jours. Elles se nourrissent en lançant de véritables raids, se jetant sur tous les insectes qui ont le malheur de se trouver dans les parages. Il paraît que leur migration est un spectacle impressionnant : comme si le sol se déplaçait. La douleur occasionnée par leurs morsures, leurs migrations massives et leurs chasses dévastatrices ont alimenté beaucoup de légendes à leur sujet, certains affirmant même qu'elles sont capables de tuer et dévorer des êtres humains. Ce ne sont bien sûr que des mythes : leurs proies ne sont jamais autre chose que d'autres insectes, arachnides ou petits rongeurs. Ici ce n'était qu'une simple petite colonne. J'ai quand même pu y observer les ouvrières, escortées par les soldates, qui se reconnaissent à leurs têtes blanchâtres garnies de grosses mandibules. J'ai suivi la colonne sur une trentaine de mètres, en me disant que peut-être je parviendrais jusqu'à leur bivouac, mais j'ai abandonné car cela risquait de m'éloigner trop loin du campement, et puis j'avais ce feu à maintenir.
Plus tard, à la nuit tombée, nous avons dégusté notre friture agrémentée de riz. Puis nous sommes restés de longues heures à profiter du feu. Il a plu presque toute la soirée, mais à l'abri sous notre bâche, c'était très agréable. Discuter autour d'un feu de camp en pleine forêt, c'est une sensation vraiment douce. Puis nous nous sommes couchés, en nous disant que le lendemain à la même heure, si tout se passait bien, nous serions à Cacao, destination finale de notre petite excursion.
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