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Avril 2008
Les grands-parents de Bojana
Le grand-père de Bojana avait dit à sa petite fille : "Tu es ici chez toi ! Tu viens quand tu veux, avec qui tu veux et tu fais ce que tu veux !" Le pauvre, il n'imaginait sans doute pas ce qui l'attendait avec une telle invitation. A la fin de l'hiver 91, quelques semaines avant que la guerre n'éclate pour de bon dans la Croatie voisine, Bojana, son petit frère Bozidar et moi, avons passé dix jours chez ses grands-parents, dix jours tout à fait mémorables et qu'il me faut absolument raconter maintenant.
Ses grands-parents habitaient un village perdu quelque part à mi-chemin entre Banja Luka et Bihac, dans le Nord Ouest de la Bosnie-Herzégovine. Le voyage en voiture depuis Sarajevo dura quelques heures et fut particulièrement éprouvant pour les parents de Bojana. En effet, leurs deux enfants ne tenaient pas en place, surtout Bozidar qui passait son temps à crier, à taper des pieds et à demander quand on arrivait. La mère leur a dit comme ça : "Arrêtez donc, regardez Dzana, elle au moins, elle est calme !" Et leur père les menaçait de les laisser sur le bord de la route s'ils ne cessaient pas le vacarme. "Ah non, ai-je pensé, si vous les laissez sur le bord de la route, je veux descendre aussi !" Au bout d'un moment, le papa a serré le frein à main fou de rage, est sorti en trombe de sa voiture et on a vraiment cru que Bozidar allait y rester, sur le bord de la route. Il en fut quitte pour une bonne fessée, après quoi il s'est calmé, mais pas trop...
C'est donc avec soulagement que nous sommes arrivés à destination. Dès qu'elle fut sortie du véhicule, Bojana s'est précipitée vers son papi qui l'attendait tranquillement devant la porte de sa grange, et s'est collée entre ses bras. Et son grand-père tout souriant lui disait : "Mais c'est ma petite princesse ! Oui, toi tu es ma princesse, hein, ma petite princesse adorée :)" Et Bojana qui juste avant était si nerveuse dans la voiture, se laissait dorloter en souriant gentiment.
Ses grands-parents étaient vraiment sympathiques. Le grand-père passait à peu près le plus clair de son temps devant la télé à regarder tout et n'importe quoi. La seule chose qu'il ne supportait pas, c'était qu'on touche à ses affaires dans son dos. Ah ça, ça le rendait malade. Mais hormis ce détail il nous laissait tranquilles. Quant à la grand-mère, c'était une vraie perle, d'une gentillesse à toute épreuve, qui ne nous disputait jamais quand on faisait une bêtise, et qui même se débrouillait pour la cacher à son mari.
Le décor m'a tout de suite plu : une très grande ferme. Seules quelques petites pièces étaient habitables : une salle à manger, une cuisine, deux chambres, une salle de bain. Le reste, c'était un grand garage plein de bazar, une grande grange pleine de bazar aussi, et un grenier pas mieux rangé. Autour de la ferme, c'était d'abord un jardin plus ou moins entretenu, qui se transformait un peu plus loin en terrain vague, puis en une espèce de sous-bois inextricable. Et même, tout au fond, il y avait un petit cours d'eau, marécageux, certes, mais cours d'eau quand même. Le paradis pour les enfants que nous étions, sans parler de la petite cabane (un ancien poulailler), le chien du voisin, j'en passe et des pas vertes.
Sitôt arrivés, Bojana m'a emmenée dans le garage toute impatiente, m'affirmant que c'était fabuleux. Ah oui, elle n'avait pas menti : un bazar monstrueux et inimaginable, je n'avais jamais vu ça de ma vie et ne le reverrai certainement jamais plus. Des planches, des établis, de la ferraille, des outils, des bidons, des pots de fleur, des lavabos, des tuyaux, des miroirs, des livres, tout, absolument tout, et dans un désordre parfait, on ne pouvait même pas faire un pas sans renverser quelque chose. Bojana disait : "Tu vois ici, on fait ce qu'on veut, de toutes façons il ne s'en apercevra pas ! " Et ce disant elle a saisi un truc, une boîte de conserve, et l'a jetée à l'autre bout du garage. Bozidar bien sûr l'a imitée avec une poignée de clous rouillés, et tous les deux ils ont commencé à balancer tout un tas d'objets contre les murs dans les quatre coins de la pièce.
Ameuté par tout ce boucan, le grand-père est arrivé en précipitation et a ouvert la porte au moment où Bojana s'apprêtait à balancer une lampe de poche électrique. "Ah non ! a-t-il crié. Avant de prendre quelque chose, je veux que tu me demandes la permission." Mais Bojana a ri aux éclats et s'est enfuie avec la lampe. Alors son grand-père l'a poursuivie comme il pouvait, enjambant les nombreux obstacles. Il l'a finalement coincée dans un coin de la pièce et l'a secouée par le col, mais Bojana continuait de rire en cachant la lampe sous son pull. Le papi a été obligé de hausser le ton pour de bon, et lui a ordonné d'une voix tonitruante de lâcher cette lampe. Alors Bojana s'est ravisée, elle a pris une mine toute triste, je crois même qu'elle a fait semblant de pleurer, et elle a bredouillé : "Mais... je ne suis plus ta princesse ?" Ah, elle l'avait touché droit au coeur. Le pauvre vieux en fut tout ému. Alors il a haussé les épaules : "Bon, garde-la. Mais c'est la dernière fois." Eh eh, il était loin d'imaginer que cet évènement n'était que le premier d'une longue série, et que pendant dix jours il allait en baver autant que Bojana, Bozidar et moi allions nous amuser :)
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