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15
janvier 2012
Kourou (suite)
Antoine, l'ami de Pierre, habite avec sa famille dans une petite maison près du centre-ville de Kourou. Ce qui frappe le plus dans cette maison, c'est l'aspect sécurité poussé à l'extrême : murs très hauts, portail surmonté de fils barbelés, barreaux en acier à toutes les fenêtres et portes renforcées équipées de serrures inviolables. En effet, Kourou est une ville qui bat tous les records de France en matière de vols, violence, cambriolages et pire. Et pour beaucoup d'habitants, sécuriser sa maison tourne bien souvent à l'obsession.
Les hommes sont partis aussitôt, régler les affaires de Pierre et je ne sais quoi. J'ai donc passé toute la soirée en compagnie de la femme de Antoine et ses enfants. Ce fut une agréable soirée, bien que nous n'ayons pas le moindre sujet de conversation en commun. En effet, cette sympathique dame est laotienne. Elle a vécu la majeure partie de sa vie au Laos et le reste en Guyane. Elle m'a demandé d'où je venais, je lui ai dit de France et avant ça de Bosnie, mais elle n'avait jamais entendu le mot "Bosnie" de sa vie. Alors j'ai précisé "Sarajevo", car j'ai remarqué que dans le monde, bien souvent, la ville de Sarajevo est plus connue que la Bosnie elle-même. Mais elle n'avait jamais entendu parler de notre capitale non plus. Cependant, je dois bien reconnaître que moi-même, je ne connais rien du Laos. Ce fut donc l'occasion de découvrir un petit peu à travers elle.
Après le dîner et l'incontournable thé, je suis allée me coucher, et je dormais depuis longtemps quand mon mari est rentré avec ses deux comparses. Le lendemain matin, au moment de partir, Antoine a offert une paire de rangers (chaussures de cuir idéales pour marcher en forêt, quoique assez inconfortables au début) toute neuve à Gaétan. Je peux vous dire qu'il était content ! Et Pierre nous répétait ensuite : "vous voyez, je vous l'avais dit, les légionnaires, c'est la générosité même. Et ne croyez pas que ce soit une exception !" Il nous restait alors à reprendre contact avec Jojo, notre chauffeur qui nous avait laissé l'un de ses deux téléphones portables. Jojo avait d'ailleurs passé toute la journée précédente à nous téléphoner, juste comme ça, pour raconter ce qu'il faisait et nous demander où on en était et comment tout se passait bien. Et moi à chaque fois je ne savais pas quoi lui dire, à part : "Heu eh bien là je suis en train de prendre le thé avec la femme de Antoine". Et le coup suivant : "Oui, on est encore au thé, il ne s'est rien passé d'extraordinaire cette dernière demi heure". Et ainsi de suite.
Rivière à Kourou
Le trajet du retour fut semblable à l'aller : une pause toutes les vingt minutes chez un Chinois pour boire un jus de fruit. En partant, nous avons fait un détour près de la base aérospatiale. C'est d'ici que la France envoie les satellites, les fusées Ariane et compagnie. Il paraît que c'est l'endroit idéal, car la Guyane est quasiment sur l'équateur, ce qui facilite le lancement et la mise en orbite des appareils. Même que la Naza est jalouse de ça, du moins c'est ce qu'on m'a raconté, je n'y connais rien. En tous cas, quand ils lancent une fusée, le public est convié à assister au décollage. On essaiera de voir ça à l'occasion, ça pourrait être amusant. Quant aux très nombreux ingénieurs et techniciens qui travaillent là, ils vivent dans une sorte de micro-cité complètement isolée du reste de la ville, ils ont leurs propres lotissements, leurs propres magasins, bref, en quelque sorte ils sont en Guyane sans y être vraiment.
A mi-chemin, le long d'une route bordée de savanes, nous sommes tombés sur une jeune fille qui faisait de l'auto-stop. Nous l'avons prise avec nous : elle avait tout juste vingt ans, était Argentine, faisait le tour de l'Amérique du Sud en stop, et finançait son voyage au jour le jour en vendant des petits bracelets et colliers qu'elle confectionnait elle-même. Wow ! Voila qui est fabuleux ! Je n'en revenais pas. Si jeune, et déjà si pleine de capacités, de patience et de débrouillardise. On parlait en anglais, je lui ai posé des milliers de questions et lui ai acheté deux bracelets. Personnellement je n'oserais pas faire quelque chose comme ça, je ne suis pas assez courageuse, c'est quand même risqué, son truc. C'est risqué, oui, mais quelle récompense ! Le jeu en vaut la chandelle. Comme dit un proverbe soufi : ce qui est folie aux yeux des hommes est sagesse aux yeux de Dieu... et vice versa.
Dernière anecdote du voyage : à un moment, au beau milieu d'une route déserte, Jojo était parti dans l'une de ses envolées lyriques, qui cette fois-ci avait pour thème l'écologie. Tout en conduisant il clamait à grande voix : "La Guyane est une poubelle, ici tout le monde se fout de l'écologie, c'est une grande déchetterie !" Et pour joindre le geste à la parole, il a fini sa canette de coca, l'a écrabouillé dans sa main et jetée par la fenêtre en s'écriant : "Alors raz le bol de faire des efforts !" Mais juste après, il a vu que sa plaisanterie ne faisait rire personne d'autre que lui. Alors il a pilé d'un coup sec, a rangé la voiture sur le bas côté, et est parti à pied rechercher sa canette en grognant : "Ouais, bon, ok, c'est dégueu..." Quand je vous dis que cet homme est un grand original :)
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