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02
janvier 2012
Au royaume des guêpes
Nous avons fini par nous jeter l'eau et pris la décision de réaliser une mini expédition dans la forêt vierge, hors des sentiers battus et en solitaire. Quand je dis "en solitaire", je veux dire sans la présence rassurante de Pierre, qui nous avait déjà emmenés à plusieurs reprises dans la forêt et nous avait enseigné les règles de bonne conduite pour avancer sans risque et évoluer le plus sereinement possible dans cette végétation inextricable. Objectif : atteindre le sommet d'une colline, à deux heures de marche du carbet. Autant le dire tout de suite : ce fut difficile et douloureux, des averses aux gamelles sur la terre glissante et détrempée, et par dessus tout : les piqûres de guêpes. Mais franchement, sans être masochiste, que ce fut bon !
Pierre nous a fait traverser la rivière en canoë afin de nous déposer sur la berge opposée, point de départ de notre périple. La marche pouvait commencer, avec un petit pincement au coeur. Nous avions chacun une machette, car quand on avance comme ça dans la forêt, il faut laisser des traces sur les arbres pour retrouver son chemin lors du retour. Le but n'est pas d'abîmer la végétation mais simplement de laisser des points de repère en retirant un peu d'écorce sur les troncs. Malheureusement, après seulement quinze minutes, j'avais la main pleine d'ampoules et j'étais bien incapable de faire quoi que ce soit avec ce petit sabre. Rien que de tenir le manche, ça me brûlait la peau. Alors je l'ai passé dans la main gauche mais ce ne fut guère plus satisfaisant.
Ce qui m'a fait définitivement abandonner les coups de machette, c'est quand j'ai donné des petits coups dans un arbre et que j'ai ressenti, au même moment, de vives piqûres au mollet droit. J'ai regardé : toute une bande guêpes me tournaient autour. En fait, je n'avais pas fait attention, mais elles avaient fait leur nid dans un trou en bas du tronc. Elles n'ont pas du tout apprécié que je vienne troubler leur tranquillité et me l'ont bien fait sentir. J'ai évité de m'enfuir en courant et de m'agiter, car Pierre nous a dit qu'au contraire, dans ces cas-là, il faut juste s'éloigner doucement et attendre. Je me suis assise sur un tronc, j'ai compté trois piqûres, ou même quatre, car deux d'entre elles étaient quasiment au même endroit. Décidément, cette histoire commençait mal. Gaétan m'a proposé d'abandonner et de rentrer, mais non, ça aurait été stupide de s'arrêter au premier coup dur.
On a donc attendu une petite demi heure, le temps que la douleur disparaisse en grande partie, puis nous avons repris la route. Au début, ce qui me préoccupait le plus, c'était la peur des serpents. La Guyane compte une centaine d'espèces de serpents, dont un tiers sont venimeuses, et la morsure de certains d'entre eux peut être dangereuse, voire mortelle si elle n'est pas soignée rapidement. Pour éviter ce risque il y a deux règles : primo il faut porter de bonnes chaussures en cuir, car la grande majorité des morsures a lieu sous la cheville, quand on marche sur le reptile. Or les serpents ont un venin puissant mais des crocs fragiles, ils ne sont pas en mesure de transpercer le cuir épais d'une chaussure. Et la deuxième : bien regarder où on pose les pieds, toujours, systématiquement, pas après pas. J'étais donc obnubilée par chacun de mes pas, mais bon, au bout d'un moment, on parvient à y faire attention sans pour autant avoir sans cesse les yeux rivés au sol.
Pour nous repérer nous avions une simple boussole. Il s'agit donc de fixer un point le plus loin possible (en général un arbre), de marcher dans sa direction, et une fois arrivé, de choisir un autre point et ainsi de suite. Après une bonne heure de marche le terrain à commencé à monter, signe que nous étions parvenus au pied de la colline. C'est peu de temps après qu'on a entendu un bruit sourd et grave s'approcher de nous à grande vitesse. Ce bruit nous le connaissons bien : c'est la pluie qui arrive. En effet, ici, elle tombe avec tellement de force, qu'on l'entend se déverser sur la végétation alors que le nuage n'est encore qu'à plusieurs centaines de mètres. Le bruit prend du volume au fur et à mesure que le nuage approche, et il faut alors vite se mettre à l'abri. On a donc enfilé nos ponchos et nous sommes assis sur un tronc, et quelques secondes plus tard, on était sous l'averse.
Comme d'habitude, ce fut une pluie épaisse et lourde, tombant à la verticale, à peine amortie par le toit naturel que créent les feuillages. Cela faisait un tel boucan qu'on ne s'entendait même plus parler. De toutes façons il n'y avait rien à dire, juste attendre que ça passe. A nos pieds, des petits ruisseaux se formaient et dévalaient la pente, emmenant avec eux des milliers de feuilles mortes qui tournaient autour de nos chevilles. Et puis, au bout de vingt minutes, la pluie s'est arrêtée comme elle avait commencé : sans crier gare, presque instantanément, en l'espace de quelques secondes tout est redevenu calme.
Ces quelques photos ne sont pas de grande qualité, mais elles permettent, je pense, de montrer un peu à quoi ressemble la forêt vue de l'intérieur.
Quoique, ce n'est jamais vraiment "calme", ici. Une fois la pluie partie, les gouttes d'eau continuent de tomber des arbres pendant une bonne heure, produisant en quelque sorte une seconde pluie, beaucoup plus douce et légère que la précédente. Mais surtout, après la pluie, la forêt se trouve transformée, car elle baigne désormais dans un épais nuage de brume. La température étant chaude, l'eau se condense rapidement, créant un brouillard qui reste emprisonné sous les feuillages. Tout est alors gris et vert, et on n'y voit plus à cinq mètres devant soi. J'appréhendais ce moment, car certaines personnes m'en avaient parlé, et m'avaient décrit cette ambiance comme effrayante et cauchemardesque. Ils m'avaient dit : "Dans la forêt, après la pluie, tu nages dans la brume, tu as l'impression de respirer de l'eau et tu ne vois plus rien. C'est cela qu'on appelle l'enfer vert. Certaines personnes en font même des crises d'angoisse". J'étais donc un peu inquiète, mais en réalité, je n'ai rien vu d'infernal ni de cauchemardesque là-dedans. La forêt a tout simplement pris un nouveau visage, humide et chaud, mais ça reste la forêt et il n'y a rien d'effrayant là-dedans.
Nous avons encore patienté un petit peu, le temps que la brume se dissipe un minimum et nous permette à nouveau de nous orienter, puis nous avons repris l'ascension de la colline. Mais désormais, la terre était détrempée et donc très glissante, et j'ai eu le plaisir de goûter à quelques gamelles. J'ai fini pleine de boue, je vous dis pas l'état. Ce qui était étonnant, c'est qu'on entendait, tout autour de nous, des arbres s'écrouler. La première cause de mortalité en forêt, c'est la chute des arbres. Voila qui est encore bien plus dangereux que les serpents. En effet, un arbre, un jour ou l'autre, ça finit par mourir et tomber. Et un arbre de cinquante mètres de haut qui s'écroule, ça fait du désordre. Si encore il tombait seul et en ligne droite, ça irait. Mais en général, quand un arbre chute, il entraîne avec lui ses voisins, si bien que ce n'est pas un seul arbre, qui tombe, mais parfois trois ou quatre. En plus de ça, dans leur chute, ils se trouvent empêtrés dans un amas de lianes très épaisses, si bien qu'au lieu de tomber tout droit, ils tombent en décrivant une sorte d'arc de cercle qui balaie tout sur son passage. C'est plusieurs centaines de tonnes de bois qui se retrouvent plaqués au sol. Tant qu'il fait beau et sec, il ne se passe quasiment rien. Mais après une grosse averse, le bois se trouve gorgé d'eau, et donc beaucoup plus lourd, et la terre autour des racines devient plus friable, c'est donc à ce moment-là que les vieux arbres mourants finissent par passer à l'horizontale. Ainsi, toutes les quatre ou cinq minutes, on entendait au loin un énorme "patatras!", long de plusieurs secondes, et on devinait que quelque part, un arbre s'écroulait. Pour en finir avec ce petit paragraphe, il faut savoir qu'une fois au sol, les arbres morts forment ce qu'on appelle un chablis : une sorte de gros amas de bois mort, autour duquel poussent de nouvelles plantes, et c'est évidemment un lieu de vie privilégié pour insectes et autres animaux. Les marcheurs en forêt n'aiment pas les chablis, car il est impossible, sinon très difficile, de les franchir (ça fait souvent plusieurs mètres de haut et c'est bourré de fourmilières et de nids de guêpes, sans parler des serpents) : il est donc nécessaire de les contourner, parfois sur plusieurs dizaines de mètres, et c'est souvent dans des moments comme ça qu'on perd son chemin.
Finalement, après un ultime effort, nous sommes parvenus au sommet de la colline. Du moins on pense, car en réalité, avec juste une boussole, il est difficile de savoir si on est réellement là où l'on croit. Mais peu importe. Du sommet de cette colline, on espérait naïvement pouvoir admirer un beau panorama. Mais on n'a strictement rien vu : il y a beaucoup trop d'arbres pour voir quoique ce soit. Nous avons donc repris la progression en sens inverse. Gaétan avait continué de faire des marques sur les arbres, mais très rapidement, on n'a pas réussi à les retrouver. Bon, tant pis, on avait un plan B : prendre la direction exactement opposée à celle de l'aller, sur la boussole. De cette manière, on était sûr de tomber sur la rivière à un moment ou un autre. La descente de la colline fut encore ponctuée de plusieurs gamelles. Je trouvais la descente étrangement longue, je commençais à me demander si on était bien dans la bonne direction. Mais finalement le terrain est devenu plat, et après encore une bonne heure de marche ce fut le soulagement : la rivière était devant nous ! Le soulagement fut de courte durée, car maintenant, on ne savait pas s'il fallait la suivre vers la gauche ou vers la droite pour arriver au carbet. Question fondamentale, d'autant plus pressante qu'on avait perdu beaucoup de temps, entre les guêpes et la pluie, et que pour rien au monde je n'aurais voulu me retrouver dans cette forêt la nuit. Par précaution, on s'était équipé d'une lampe torche, en espérant ne pas avoir à nous en servir.
Par bonheur, un kayakiste est passé sur la rivière, pourtant si peu fréquentée. Il nous a indiqué la direction et nous avons pu reprendre notre marche. Nous avons accéléré car le soir commençait à tomber. C'est une erreur : dans cette forêt, il ne faut jamais se précipiter. Et cette fois-ci c'est Gaétan qui en a fait les frais, et de la même manière que moi au début : il a par mégarde frôlé une feuille de palmier sous laquelle était collé un nid de guêpes. Et il s'en est lui aussi tiré avec quelques jolies piqûres. Mais nous n'avions pas le temps de nous reposer, il fallait marcher. Et c'était beaucoup plus dur qu'auparavant, car au bord des rivières, c'est toujours plus ou moins marécageux. Ici, près des berges, les arbres sont moins hauts, mais la végétation est étouffante, le sol est détrempé, il faut régulièrement contourner des portions de marécages ou patauger dans la boue. Et surtout : c'est bourré de moustiques. On s'est badigeonné d'huile de carapa, une huile naturelle guyanaise de fabrication artisanale qui s'achète au marché de Cayenne. Ça pue mais c'est drôlement efficace : quand vous avez ça sur la peau, aucun moustique ne s'intéresse à vous !
Finalement, nous avons entendu des bruits humains, et ce fut le soulagement, cette fois-ci définitif : le carbet, sur la berge opposée ! Nous avons appelé Pierre qui est venu nous chercher en canoë. Et voila comment ça s'est terminé :) Depuis, nous avons reproduit l'expérience plusieurs fois, une heure ou deux tous les jours, et c'est avec humour que je repense à cette première expédition. Car désormais, nous sommes capables d'avancer beaucoup plus vite dans la forêt, on fait moins de marquages sur les arbres, mais le peu qu'on fait, on les retrouve à coup sûr. Les guêpes ne nous piquent plus car on sait les éviter (la quasi totalité des nids sont collés sous les feuilles de palmiers ou dans les troncs d'arbres). Même la pluie ne nous fait plus peur et ne nous empêche plus d'avancer. Bref, on s'habitue :) Mais je sais déjà que cette première marche me laissera un souvenir inoubliable.
Bonne année 2012 :)
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Commentaires
Hvala Dzana... de nous faire partager tes découvertes, tes impressions, et tes rencontres.... J'ai "devoré" tes derniers billets... ;)
I, Sretna nova godina...
Merci beaucoup Lasouche, sretna nova godina, bonne année :)
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