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jeudi
15
décembre 2011

Pierre

Rubrique : Quotidien .

Après avoir patienté quelques minutes sur un banc du carbet, notre hôte est venu nous accueillir. Physiquement, il n'était pas spécialement grand ni "baraqué", comme on dit, mais tout en lui respirait une grande vitalité et beaucoup d'énergie. Quand il nous a demandé si on était en vacances et que je lui ai répondu que non, qu'on était là pour essayer de s'installer et surtout pour découvrir la forêt, il a levé les yeux au ciel en s'exclamant : "Aaah ! Enfin ! Depuis le temps que j'attends ça !" Et ce fut le début d'une longue, très longue conversation, jusqu'à une heure avancée de la nuit.

Conversation qui se prolongea même les jours suivants. En effet, depuis ce jour, nous avons passé le plus clair de notre temps auprès de lui. Quant à ce carbet, nous y avons pour ainsi dire élu domicile, et je m'y trouve encore à l'heure où j'écris ces lignes sur le clavier de mon PC portable. Je pense que la meilleure façon de présenter cet homme est de dresser de lui une petite biographie, qui rendra compte de son destin tout à fait hors norme, et de son caractère si peu habituel. Il ne nous a pas tout raconté le premier soir, non, loin de là, beaucoup d'anecdotes sont venues agrémenter son histoire au fil des jours. Et c'est qui me permet, aujourd'hui, d'en tracer les grandes lignes.

Pierre - ce n'est pas son vrai prénom - est né en Bretagne il y a quarante-cinq ans. Après une enfance très difficile, dont j'ignore à peu près tout, il a terminé son adolescence en maison de redressement. A la sortie de cette semi-prison, il s'est fait enrôler dans la légion étrangère. A l'époque, entrer dans la légion était encore synonyme de commencer une nouvelle vie, avec pour ainsi dire une nouvelle identité et surtout un casier judiciaire remis à vide. Il y a beaucoup de rumeurs qui courent sur ces soldats d'élite, comme quoi ils seraient soit disant tous des brutes sans âme et sans conscience, formatés dans un seul et unique objectif : la guerre totale. Et pourtant, depuis que nous sommes en Guyane nous avons eu l'occasion de rencontrer plusieurs légionnaires ou ex-légionnaires, car ils sont très nombreux ici. Et croyez-moi, ils sont loin de tous ces clichés.

Certes, à la base, une grande partie d'entre eux sont des "têtes brûlées", souvent des repris de justice au passé plus ou moins lourd et désastreux. Dans la légion, ils sont littéralement remis dans le rang, de gré ou de force, souvent de force. Mais ils y développent peu à peu des valeurs telles que le respect de l'autorité et de la hiérarchie, un esprit d'équipe à toute épreuve, et par dessus tout : un dévouement illimité pour leurs camarades. La plupart d'entre eux n'auraient pas la moindre hésitation à se faire tuer pour sauver les leurs. A côté de ça, il y a aussi l'envers de la médaille : il faut bien reconnaître que dans la légion, ces soldats subissent une forme de lavage de cerveau, puisque du matin jusqu'au soir, à chaque seconde de la journée, tout est orienté vers l'entraînement physique, le combat et le danger. Comme dit le proverbe : "Réfléchir, c'est commencer à désobéir". Eh bien ces hommes-là... ne désobéissent jamais. Si j'insiste sur ce point, c'est parce qu'il permet déjà, dés le départ, d'imaginer quel genre de personnage est Pierre. Pour ma part, malgré tous les clichés et les préjugés, je ne me permettrai jamais de dire du mal de la légion, ni dénigrer quoi que ce soit dans ce système, qui pour beaucoup fut la chance de leur vie.

Pierre est resté onze ans dans la légion, au cours desquels il fut amené à effectuer diverses missions aux quatre coins du monde. Et c'est aussi à cette occasion qu'il découvrit la Guyane française, puisqu'ici se trouve un fameux camp d'entraînement. Il quitta finalement l'armée après onze années. Beaucoup s'en étonnent, car il faut faire quinze ans pour bénéficier à vie d'une pension militaire. A quatre années près, Pierre a donc renoncé à cette pension. Mais c'est tout à fait lui : il n'est pas du genre à faire des calculs, et encore moins des calculs financiers ! Surtout qu'à ce moment-là, il avait en tête un projet complètement fou : traverser en solitaire la forêt guyanaise !

Maintenant que je commence à connaître un peu la forêt, je peux le dire : il s'agissait d'un projet totalement hallucinant ! Car non seulement il voulait traverser la forêt, mais il voulait le faire : en solitaire, sans matériel électronique (pas de GPS ni de téléphone satellite ou autre), sans ravitaillement (si ce n'est un seul en plein milieu, à Saül, qui est l'unique village du coeur de la forêt), et sans emprunter une seule des rares pistes défrichées. En un mot : il voulait risquer sa vie, purement et simplement, se retrouver réellement face à la mort, ou plutôt, comme il aime le dire : "face à lui même". Se retrouver sous une tonne de difficultés physiques et mentales, pour aller chercher les ressources au plus profond de lui-même.

Mais il avait besoin d'argent pour financer son expédition, en particulier pour acheter un canoë et se faire emmener en hélicoptère au point de départ. Il s'est alors fait embaucher en tant qu'agent de sécurité dans une mine d'or, dans la forêt. Activité également à haut risque, quand on sait que la forêt guyanaise est le siège d'une impitoyable guerre des gangs entre les différentes équipes d'orpailleurs (mineurs), qui pour la plupart sont des Brésiliens clandestins, qui exploitent la forêt dans l'illégalité la plus totale, et se livrent régulièrement des combats meurtriers pour s'emparer du matériel. Par exemple, ne serait-ce que pour aller aux toilettes, Pierre devait s'équiper d'un gilet par-balles et d'un pistolet à chaque main !

C'est pourtant une catastrophe d'une toute autre nature qui l'attendait. Un jour, il faisait l'éclaireur pour une débroussailleuse. Il s'agit d'énormes bulldozers qui rasent les arbres pour tracer une piste ou préparer le terrain en vue d'une exploitation minière. Pierre courait devant la débroussailleuse, se frayant un chemin au triple galop à coup de machette. C'était fait dans des conditions déplorables et ce qui devait arriver arriva : un arbre lui est tombé dessus. Il s'est retrouvé au sol sous un amas de branches, le pied droit en lambeaux. Le conducteur de la débroussailleuse est accouru, complètement affolé. Pierre, dans sa flaque de sang, lui a tendu sa machette et a demandé : "Coupe mon pied, il est mort." Mais l'autre a refusé, alors Pierre a lui-même tranché le bout de chair sanguinolent qui reliait encore son pied au reste de sa jambe.

Rivière de Guyane
Rivière de Guyane

Quelques jours plus tard, il était sur un lit à l'hôpital de Cayenne. Dans l'abattement le plus total, d'une part à cause de cette amputation définitive, mais surtout parce que son projet de traversée de la forêt semblait désormais impossible. Mais son incroyable force de caractère a vite repris le dessus, et il a décrété : "Merde, tant pis, je vais quand même le faire !" Quelques semaines ou mois plus tard, tout juste sorti de l'hôpital, alors que sa prothèse était à peine installée, il s'achetait un canoë et se faisait héliporter à l'extrême Sud de la forêt, point de départ de son périple.

La difficulté de l'entreprise fut à la hauteur de ses prévisions, voire pire. Cela a duré quatre mois. Quatre mois dans la solitude la plus totale, au plus profond de la forêt. Je ne vais pas rentrer dans les détails : cette aventure mériterait à elle seule un livre tout entier. La plupart de ses journées étaient consacrées à "ouvrir des criques". Une crique, en Guyane, c'est une rivière. En forêt primaire, la majorité des rivières sont inaccessibles, car le passage est complètement obstrué par les milliers et les milliers d'arbres qui sont tombés au fil des années, voire des dizaines d'années, et bloquent le passage. Il faut donc se poster à l'avant du canoë et, armé d'une machette, couper les branchages. A ce rythme, il n'est pas rare de n'avancer que d'un ou deux petits kilomètres par jour ! Il dut également faire du "layonnage". Faire du layonnage, en Guyane, cela signifie : créer un chemin. C'est à dire se frayer un passage dans la végétation à coups de machette, en prenant toujours bien soin de marquer son passage, car de nombreux allers-retours sont nécessaires pour transporter tout le matériel une fois que le chemin est fait. Là encore, la progression est lente, très lente. Il se nourrissait principalement de riz (il avait emmené un énorme stock) et de poissons qu'il pêchait quotidiennement, et parfois de fruits, mais très rarement, car il est très difficile de savoir reconnaître les fruits comestibles, qui d'ailleurs sont plutôt rares. Et ne parlons même pas des chutes d'arbres, des serpents, et surtout des insectes : du matin au soir il était piqué par diverses bestioles, en particulier des guêpes (en forêt il y a des nids de guêpes quasiment partout). Après quatre mois, il parvint à la plage des Hattes, point final de son aventure. Il en fut littéralement changé. Oui, quelque part, il a trouvé ce qu'il recherchait, et cette expérience l'a définitivement transformé.

Après ça il est parti en Asie, ou pendant de nombreuses années il s'est consacré à la construction de divers bâtiments, en particulier des orphelinats. Il y a également appris la musique et étudié la calligraphie. Il y a même fait un jeûne de trente-six jours. Un jeûne hydrique, c'est à dire qu'il n'a consommé que de l'eau fraîche pendant trente-six jours. C'est un point commun que nous avons tous les deux. Moi aussi, au moins une fois par an, je fais un jeûne (j'en parlais dans ce billet). En général une semaine, mais au printemps dernier, j'ai fait 21 jours. Je ne connais aucun meilleure remède pour retrouver la santé, ou la conserver. Pour moi, le jeûne, c'est une technique qui relève quasiment du miracle. Nous en avons évidemment beaucoup discuté avec Pierre.

Après toutes ces années en Asie, Pierre est donc revenu il y a quelques temps en Guyane, avec pour objectif de partager sa passion de la nature et son amour de la forêt. Maintenant, ce petit portrait ne serait pas complet si je ne mentionnais quelques uns de ses traits de caractère, très surprenants au premier abord. Et pour commencer : Pierre, malgré sa démarche plutôt sèche et apparemment brutale, est avant tout porté sur le spirituel. Il se dit chrétien, la Bible est son livre de chevet, et chaque soir il adresse une prière à... Sainte Jeanne d'Arc ! Oui, Jeanne d'Arc. Pour lui, Jeanne est le stéréotype de la femme parfaite. D'une manière générale, il voue une très grande admiration aux femmes en général. Et n'allez pas croire que cette admiration est physique ou sexuelle, non, ce serait bien mal le connaître. C'est juste un respect qui frôle les extrêmes. Il ne supporte pas les blagues sur les blondes, ni sur les brunes, ni sur les femmes en général. C'est quelque chose qui peut vraiment le mettre en colère.

Il s'impose aussi une hygiène de vie très stricte, surtout depuis son jeûne. Il ne boit pas, ne fume pas, veille à son régime alimentaire, et connaît tout un tas de petites astuces naturelles et efficaces pour conserver une bonne santé. L'un de ses plus grands regrets : il a le torse et le dos entièrement tatoués. Il a fait ça à l'âge de vingt ans, et se reproche d'avoir infligé à sa peau un tel désastre.

Pour résumer, je dirais que Pierre est un étrange mélange entre la force physique et l'esprit. On sent bien qu'il n'a pas reçu une grande instruction, qu'il n'a jamais fait d'études. Mais ce qu'il sait, il l'a appris et expérimenté par lui-même, le plus souvent dans la douleur. D'un côté, il semble totalement insensible à toute forme de douleur et de souffrance. Et de l'autre, il joue de la musique, compose des poésies, qu'il écrit de façon calligraphique. Il est capable de remuer mers et montagnes pour parvenir à ses fins, et à côté de ça, prie Jeanne d'Arc tous les soirs. Oui, difficile à cerner... mais vraiment, j'adore ce mélange, et Gaétan et moi avons pour lui un très grand respect. Et j'ai l'impression que c'est réciproque.

En effet, cela fait plusieurs mois qu'il travaille ici, au carbet, et il nous a avoué qu'avant notre arrivée, il n'en pouvait plus, était sur le point de tout plaquer une nouvelle fois. Car d'habitude, ici, il n'a affaire qu'à des touristes qui veulent juste prendre deux ou trois photos de la forêt, puis s'en mettre plein la panse avec un bon déjeuner. C'est loin, très loin, des ambitions de Pierre. Il ne rêvait que d'une chose : transmettre son expérience et sa passion de la forêt. Alors quand on lui a dit qu'on était là pour ça, pour découvrir la forêt, et qu'on était prêt à y consacrer le temps qu'il faudra, je peux vous dire qu'il était heureux. Il a même dit un peu plus tard : "C'est un ange qui vous a envoyés ici. Sans vous, j'étais sur le point de péter les fusibles." C'est gentil. Mais moi, je pense que la chance énorme, elle est aussi, et peut-être même surtout, de notre côté : oui, j'estime que c'est une chance énorme de l'avoir rencontré. Pour tout ce qu'il nous a appris sur la forêt, et continuera de nous apprendre, mais surtout, tout simplement, parce que rencontrer un homme comme ça, si simple, honnête et sincère envers lui-même dans tout ce qu'il entreprend, qui chaque matin quand il se lève prend la vie en pleine figure, cela fait vraiment beaucoup de bien... et redonne de l'espoir en l'être humain.

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Commentaires

Le vendredi 16 décembre 2011 à 13:37 par Vik

T'as enfin trouvé qqun avec qui parler du jeûne alors ? 36 jours quand meme, c'est un coup à y laisser sa peau ça...

Le vendredi 16 décembre 2011 à 18:33 par Dzana

Hello Vik,
Ce qui est dangereux, c'est d'entrer brutalement dans le jeûne, du jour au lendemain. Il faut commencer par arrêter les protéines animales pendant plusieurs jours, puis manger uniquement fruits et légumes pendant quelques jours, puis des jus, et à ce moment là je jeûne proprement dit peut commencer, sans danger. Le principal risque, ce n'est pas le jeûne lui-même, c'est la reprise alimentaire, qui doit elle aussi être extrêmement progressive. Enfin bref, je pense que je consacrerai un billet sur ce sujet un de ces jours.
En tout cas merci pour le commentaire :)

Le dimanche 15 janvier 2012 à 22:17 par Nad

Bonjour a toi, dzana.
Meme derriere mon petit ecran de telephone portable j'arrive encore et tjrs (merci MonDieu!!!) A m'emmerveiller en me disans, QUE J'AIME LA VIE! Cette rencontre avec Pierre est, pour lui comme pour toi et ton mari, de la chance oui certainement, et fruit du hasard?
En te lisant cela m'a de suite fait rebondir sur cette histoire de hasard, avec une petite phrase qui dit : Le hasard est l'habit qu'enfile Dieu losqu'il passe inconnito..

Le lundi 16 janvier 2012 à 01:06 par Nad

Oups!, desolee, vous voyez,..sur un petit ecran quand on ne se relit pas correctement et qu'on poste trop vite, on fais des erreurs. Je me rectifie:
Losque le hasard est chanceux et qu'il fait bien les choses..
...On dit que: le hasard est l'habit qu'enfile Dieu losqu'il veut voyager incognito.

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