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07
décembre 2011
Jimmy
Après notre petite promenade en forêt, mon mari et moi avons pris la grave décision d'aller manger... au MacDonald's. Eh oui, comme quoi tout peut arriver, surtout en terre inconnue. Nous sommes donc rentrés sur Cayenne, où Gaétan a dû faire un créneau pour garer la voiture. Le créneau n'était pas spécialement difficile, mais une jeune homme qui squattait dans le coin a cru bon de nous guider. Alors, pour le remercier, nous sommes repartis aussi secs chez Ronald en l'emmenant avec nous.
Quelques instants plus tard nous étions donc tous les trois en voiture. Jimmy - c'était le nom de notre invité - ne décrochait pas un mot, il semblait très surpris de se retrouver là. Il était apparemment connu des services, car arrivés au MacDo, le vigile lui a refusé l'entrée. Il a fallu que l'on explique qu'il était avec nous pour qu'il ait enfin l'autorisation de passer. En mangeant, Jimmy a peu à peu retrouvé la parole et nous a raconté sa vie dans les grandes lignes. L'une des phrases qui m'a marquée est la suivante : après nous avoir longuement regardés l'un et l'autre, en hochant la tête, il nous a dit d'un air grave : "Vous me respectez... alors moi aussi je vous respecte". Je trouve curieux qu'il ait jugé utile de nous dire une telle chose, comme s'il n'avait pas l'habitude, quelque part, d'être respecté...
Quand nous lui avons proposé de le déposer chez lui, il nous a informé avec un petit sourire qu'il habitait à Chicago. "Chicago", quel drôle de nom pour un quartier, pensions-nous, surtout que nous n'avions vu cela marqué sur une aucune carte. Notre petit livre touristique nous informait simplement de l'existence d'un quartier très mal famé au bout de la rivière, quartier hautement déconseillé aux touristes. Nous avons rapidement compris que Chicago était bel et bien le surnom donné à ce quartier. De toute ma vie, je n'avais jamais rien vu d'aussi glauque. Franchement, sans exagération, tout dans ce quartier respirait la misère, la violence, la prostitution, l'alcool et la drogue. Comme un décor de cinéma, qui paraissait presque trop bien fait pour être réel. Alors, quand Jimmy nous a proposé de passer chez lui, Gaétan et moi nous sommes jetés un petit coup d'oeil dans le rétroviseur et on s'est très bien compris : non... merci... ce sera pour une prochaine fois... ou pas !
Eglise de Cayenne
Nous sommes allés nous garer exactement à la même place que précédemment. Et cette fois-ci se trouvait à nouveau un sans-abri, eh oui, comme dit le vieux proverbe iroquois : jamais deux sans trois. Du moins jamais une sans deux. Mais cette fois-ci l'homme était un "métro", c'est à dire un blanc, et surtout beaucoup plus âgé, à vue d'oeil la soixantaine bien sonnée. Et cette fois-ci, ce n'est pas nous qui l'avons invité, mais lui. Il faut dire que Gaétan cherchait à se procurer un peu de "tabac" entre guillemets, enfin on se comprend. Et notre homme prétendait avoir de quoi faire son bonheur. En temps normal j'aurais laissé Gaétan y aller tout seul, mais là, allez savoir pourquoi, dans le feu de l'action, on y est allé ensemble et je l'ai bien regretté ! Quel mauvais plan ce truc !
Arrivés chez lui, ou plutôt chez un "copain à lui", comme il disait, il a informé mon mari qu'il n'avait rien mais que son copain allait arriver d'un instant à l'autre. Alors, en attendant, notre homme a sorti ses petits ustensiles, son petit briquet, sa petite pipe en verre, et s'est mis à inhaler du crack devant nous. Après ça il était franchement à l'Ouest. Alors Gaétan, histoire de meubler la conversation, lui a posé des questions sur sa vie, afin de savoir un peu comment il avait pu atterrir ici. Il nous a donc raconté son histoire dans les grandes lignes : il était arrivé en Guyane il y a bien longtemps, en tant qu'ouvrier sur la construction du barrage de Saint Élie, un très grand barrage construit dans la forêt en amont de la petite ville du même nom. Après la construction du barrage, il était resté sur place et avait peu à peu sombré dans la misère, la violence et la drogue. Mon Dieu, quel gâchis, quand on y pense...
Son histoire, aussi tragique soit-elle, ne me faisait pas oublier qu'on était là, dans cette cave miteuse à l'odeur nauséabonde, à attendre on ne sait qui on ne sait quoi. Là où j'ai commencé à m'inquiéter, c'est quand notre hôte nous a quitté pour aller chercher son copain. Gaétan et moi nous sommes retrouvés comme deux ronds de flanc à l'attendre. Alors j'ai dit : "Si ça se trouve ils vont revenir à plusieurs et nous dépouiller". J'imaginais le pire. Il essayait de détendre l'atmosphère mais tout de même, je sentais qu'il réfléchissait et qu'il était préoccupé, peut-être pas pour lui, mais du moins pour moi. Alors il m'a dit comme ça : "Bon d'accord, allez, on se casse". Dehors, la nuit était tombée, et à chaque coin de rue se trouvait un petit groupe de dealers qui nous dévisageaient de la tête à pied en nous interpellant : "pssst.... vous cherchez quelque chose ?".
Nous avons finalement rejoint la voiture, et j'avoue que j'étais plutôt contente de me retrouver enfin en sécurité. Nous sommes rentrés à l'hôtel où une dernière et belle surprise nous attendait : un concert de jazz dans le bar ! Décidément, il était écrit que cette journée n'en finirait jamais. La musique était vraiment super, aussi, malgré notre fatigue, nous sommes restés jusqu'au bout, en rigolant de toutes nos aventures de la journée : de la promenade en forêt au concert, en passant par Jimmy, Chicago et le plan foireux. Et ce n'est que tard dans la nuit que nous sommes enfin remontés à la chambre, avec l'impression d'avoir vécu dix jours en un seul :)
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