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14
février 2008
Le drame
Après cette soirée au cours de laquelle Nermina avait invité Nedzad, ce dernier se sentait pousser des ailes, tout enhardi par cet évènement aussi heureux qu'improbable. Jamais ses espoirs n'avaient été aussi proches de se réaliser. Une vie avec Nermina, avant ça c'était peut-être, désormais c'était sûrement, et Nedzad y croyait dur comme le bois qu'il travaillait tous les soirs dans l'atelier de Papa.
Pourtant, il n'était toujours pas décidé à lui avouer son amour. Car malheureusement, son audace n'avait pas augmenté en même temps que son bonheur. Il préférait attendre encore un peu, ce qui est une mauvaise idée car dans ces situations-là, le temps qui passe joue rarement en votre faveur.
Un soir que nous étions tous les deux dans l'atelier, il a arrêté un instant son travail, sorti un papier chiffonné de sa poche, et m'a dit comme ça : "Tu sais Dzana, ce matin j'ai entendu une chanson à la radio. Et moi, sur la musique, j'ai fait d'autres paroles ! Ecoute." Et il m'a lu son poème. J'ai à peu près complètement oublié en quoi consistait son oeuvre, mais ce dont je me souviens, c'est que c'était à la gloire de Nermina, que ça faisait trois ou quatre vers pas plus, et que ça rimait. Bon, ce n'était pas du Victor Hugo ni du Mesa Selimovic (un écrivain bosniaque), mais il y avait mis tout son coeur, ça c'est sûr. Alors l'idée lui traversa de déclarer sa flamme par le biais de cette poésie.
L'idée était-elle bonne ? Avec le recul, je n'en suis pas sûre... Déjà, faire connaître son amour par un poème, c'est surtout à la mode chez les adolescents ou les enfants... A moins de s'appeler Victor Hugo ou Mesa Selimovic, mais Nedzad s'appelait Nedzad. Et puis surtout, son truc à lui c'était le bois, la sculpture ou la fabrication, c'est là qu'était tout son talent, et certainement pas dans sa plume qui, reconnaissons-le, était fort maladroite...
Mais cette fois-ci, le jeune homme semblait décidé à faire le grand saut. Ce n'était plus qu'une question de jours, je le sentais. Mais un soir je l'ai vu rentrer, sans ce sourire sur les lèvres, sans rien du tout... Je m'en souviens très bien, j'étais assise sur les marches de la maison avec Bojana, et elle lui a crié de loin : "Bonjour Nedzad !" Mais lui il nous a à peine regardées, il était livide, les yeux perdus dans la neige, et il a refermé machinalement le portail pour se diriger sans entrain vers l'atelier. Que se passait-il ? Je suis allée le rejoindre.
Comme si de rien n'était, j'ai repris mon bricolage de la veille, en espérant qu'il allait parler. Mais aucun son ne sortait de sa bouche, et tous ses mouvements étaient rigides. Il n'avait même pas allumé la radio. Et puis d'un coup il a craqué, il s'est laissé tomber assis par terre et s'est mis à pleurer, pleurer, pleurer... J'en avais le coeur fendu pour lui. Il répétait que c'était pas juste, que Nermina était pour lui, et qu'il voulait mourir. Nermina avait simplement un amoureux, un autre que lui... Il était effondré. Je l'agrippais par l'épaule pour lui dire de se reprendre, mais il était si fort et moi si petite qu'il ne m'a même pas sentie. Du revers de sa manche il essuyait la morve qui coulait de son nez, et dans ses sanglots il m'a raconté une histoire terrible, comme s'il se parlait à lui-même. Il disait que quand il était petit, il était la risée des autres à cause de son pied qui boitait. Car en ce temps-là il n'avait pas encore cette carrure impressionnante. Un jour les autres l'avaient bousculé dans la rue, et l'insultaient et le ridiculisaient sur le trottoir, après l'avoir mis à terre. Puis une voix surgie de nulle part avait crié : "Arrêtez ! Pourquoi vous l'embêtez, tout le temps ???" C'était Nermina. Et comme tous les garçons étaient amoureux d'elles, ils s'étaient éparpillés. Et Nedzad l'avait vue là, en se relevant, juste devant, et il en avait été ébloui... Depuis ce jour il l'aimait à la folie.
Voila. Ce soir-là, pour la première fois j'ai compris à quel point la vie est impitoyablement sévère. On encaisse, on encaisse... et il faut toujours se relever. Pauvre, pauvre Nedzad...
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Mots clé : Nedzad.
Commentaires
La vie est cruelle comme tous ces enfants entre eux.
Selimovic donc, le Hugo bosniaque?
Salut Konràd,
Mesa Selimovic est un grand écrivain bosniaque, oui. Plutôt des romans et de la prose, plus que de la poésie.
Dzana
J'allais te poser la question par rapport à ton titre de blogue, si bosniaque ou bosnienne...
Mais en réalité il est bien fait et juste, car "bosniaque de Bosnie". Les deux y sont ! ;)
Oui Konrad, j'ai beaucoup hésité aussi, au début, pour choisir un titre et un sous-titre. Finalement, je pense que celui-ci est clair, comme tu le remarques "Bosniaque de Bosnie", tout est dit :)
Dzana
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